Gouvernance au Québec : des conseils encore mal préparés face aux crises

12 February 2026 | Last updated on 11 February 2026
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Le dessin d'une main humaine qui retient un signe d’exclamation.
tommy / iStock

Dans un contexte où les turbulences se multiplient et s’intensifient, les organisations québécoises naviguent à vue. Plus de la moitié des conseils d’administration (CA) de la province ne disposent d’aucune structure formelle pour affronter une situation d’urgence, révèle la quatrième édition de l’enquête Gouvernance au Québec : portrait et perspectives 2026.

Le constat est sans appel : la gestion de crise constitue un point aveugle majeur pour une proportion importante des décideurs. « Alors que les crises se multiplient et gagnent en complexité, les CA québécois peinent encore à s’y préparer adéquatement », souligne le rapport publié par le Collège des administrateurs de sociétés, en collaboration avec le Centre universitaire d’expertise en gouvernance de sociétés de l’Université Laval.

Réalisée auprès de 1 104 conseils d’administration québécois, cette étude met en lumière des lacunes préoccupantes. Au-delà de la gestion de crise, elle révèle également une vigilance insuffisante face à des risques contemporains majeurs, comme l’intelligence artificielle (IA) et les tensions géopolitiques, ainsi qu’une sous-représentation persistante des groupes historiquement marginalisés et des personnes de 35 ans et moins au sein des CA.

UNE PRÉPARATION DÉFAILLANTE

Premier signal d’alarme : près d’une organisation sur trois a été confrontée à au moins une crise au cours des deux dernières années, sans pour autant être pleinement outillée pour y faire face. Selon les résultats de l’enquête, 38 % des organisations n’ont pas de plan formel de gestion de crise et 31 % ne disposent d’aucun plan de continuité des opérations.

L’indice global de qualité de la gouvernance varie sensiblement selon les étapes d’une crise. Il atteint 61 % en phase de préparation, grimpe à 73 % pendant la gestion de crise, puis redescend à 69 % une fois la crise passée. Autrement dit, les conseils réagissent relativement bien lorsque la crise survient, mais investissent moins d’efforts en amont et tirent encore peu d’enseignements structurés après coup.

DES RISQUES ÉMERGENTS SOUS-ESTIMÉS

Au-delà des crises elles-mêmes, l’enquête met en évidence une vigilance insuffisante à l’égard de plusieurs risques contemporains majeurs. Sur un indice de criticité variant de 0 à 100, des enjeux pourtant structurants obtiennent des scores relativement modestes.

L’intelligence artificielle arrive en tête de cette zone grise, avec un indice de 60,4, suivie du contexte législatif et politique local (58,9), des enjeux de gouvernance (55,5) et du contexte géopolitique international (54,6). Les enjeux environnementaux, sociaux et de désinformation se situent encore plus bas, sous la barre des 50.

Cette attention limitée expose les organisations à des risques stratégiques, réputationnels et financiers, selon les auteurs du rapport. Il y a un « risque significatif » que le CA ne soit pas en mesure de bien jouer son rôle, et ainsi « compromette la qualité des décisions, la vigilance aux risques et la protection des intérêts des parties prenantes », préviennent-ils.

UNE DIVERSITÉ ENCORE LIMITÉE

Sur le plan de la représentativité, les avancées demeurent inégales. En moyenne, 43 % des sièges des conseils d’administration québécois sont occupés par des femmes, un pourcentage qui chute toutefois à 33 % dans les sociétés ouvertes et à 27 % dans les sociétés privées.

La situation est encore plus marquée pour les groupes historiquement marginalisés, qui n’occupent que 9 % des sièges en moyenne, et à peine 3,5 % dans les sociétés privées. Les jeunes de 35 ans et moins représentent pour leur part environ 10 % des administrateurs, avec des proportions nettement plus faibles dans les grandes organisations.

Selon les auteurs de l’enquête, en raison de cette sous-représentation, « de nombreux CA renoncent aux vertus de la diversité et de la complémentarité des points de vue ».

DES PRATIQUES QUI SE STRUCTURENT MALGRÉ TOUT

Le portrait n’est toutefois pas complètement sombre. L’enquête souligne plusieurs pratiques en progression. Les conseils accordent ainsi une importance croissante à la productivité, avec une note moyenne de 7,3 sur 10, même si l’importance jugée souhaitable demeure plus élevée.

Les mécanismes d’accueil et d’intégration des nouveaux membres se généralisent : près de 66 % des conseils disposent désormais d’un programme formel à cet effet. La rémunération des administrateurs est aussi plus répandue, 70 % des conseils offrant une forme de compensation, principalement sous forme d’honoraires annuels ou de jetons de présence.

Enfin, l’utilisation de l’IA fait timidement son entrée dans les salles de conseil. La prise de notes automatisée par des outils d’IA est passée de 6 % à 11 % en un an, signe d’une ouverture graduelle aux technologies pour améliorer l’efficacité des travaux.

RENFORCER LA MATURITÉ DES CONSEILS

Pour Jean-François Henri, directeur pédagogique du Collège des administrateurs de sociétés et professeur à l’Université Laval, l’enjeu central demeure la capacité des conseils à mieux se connaître pour évoluer. Dans le mot d’ouverture du rapport, il rappelle que mesurer ses pratiques, les comparer et en suivre l’évolution constitue un préalable à toute transformation durable.

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