Après la valorisation, la gouvernance

Par Michel J. Paradis | 2 February 2026 | Last updated on 30 January 2026
5 min read
Réunion d’équipe affaire.
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Dans ma chronique précédente, je vous parlais de valorisation d’entreprise en contexte de transfert en 2026, en insistant sur l’importance de préparer tôt la relève et de structurer les opérations pour maximiser la valeur au moment de la transaction.

Permettez‑moi d’ajouter aujourd’hui un angle souvent sous‑estimé dans les PME : la gouvernance. Pas la gouvernance au sens « grande entreprise cotée à la bourse», mais très concrètement : qui décide de quoi, comment on rend des comptes, et comment on gère les risques d’une manière quotidienne.

Dans le contexte économique actuel au Québec — pensons à la pression sur les coûts, la rareté de main‑d’œuvre, la compétition accrue et la transformation numérique — une gouvernance minimale, mais bien pensée et intégrée devient à la fois un facteur de valeur de l’entreprise et de sécurité. Vous et moi le savons : une entreprise où tout repose sur une seule personne inquiète les banquiers comme les repreneurs, alors qu’une organisation un peu plus structurée inspire tout de suite plus de confiance.

DE LA VALORISATION FINANCIÈRE À LA « VALORISATION CORPORATIVE »

Quand vous réfléchissez à votre propre entreprise, la discussion sur la valeur tourne naturellement autour des chiffres : états financiers, ratios, multiples. Pourtant, les repreneurs et les institutions financières regardent de plus en plus ce qu’on pourrait appeler la « qualité corporative » de l’organisation : clarté des rôles, processus de décision, gestion des risques, stabilité de l’équipe de direction.

Dans la pratique, deux PME avec des bénéfices similaires peuvent se voir proposer des prix très différents. Pourquoi ? Parce que dans l’une, tout passe par le fondateur, sans comité de direction ni relève identifiée, alors que dans l’autre, même petite, il existe un minimum de structure : rencontres de gestion régulières, décisions stratégiques documentées, tableaux de bord partagés avec les partenaires financiers. Cette « valorisation corporative » ne sort pas directement d’un modèle d’évaluation, mais elle pèse lourd dans la perception du risque par le repreneur, d’une démonstration de pérennité de l’entreprise… et donc dans le prix qu’il est prêt à payer.

GOUVERNANCE : PENSER CONTINUITÉ AVANT CONFORMITÉ

Dans les échanges avec des entrepreneurs, le mot « gouvernance » fait parfois lever les yeux au ciel : on pense à la lourdeur administrative, aux procès‑verbaux, à la paperasse. Sur le terrain, la bonne question est plutôt : si le propriétaire tombe malade, ralentit ou décide de partir plus vite que prévu, est‑ce que l’entreprise tient encore debout ?

La gouvernance devient alors un outil de continuité. Concrètement, cela peut vouloir dire :

  • Mettre en place un petit conseil d’administration ou, à tout le moins, un conseil consultatif avec une ou deux personnes externes pour structurer la réflexion stratégique.
  • Clarifier les rôles des gestionnaires clés, pour éviter que toutes les décisions remontent au propriétaire.
  • Définir des règles simples pour les décisions importantes (investissements, embauche stratégique, endettement, virage numérique) et s’assurer que ces règles sont connues des partenaires et du repreneur potentiel.

Ce ne sont pas des exigences « pour faire plaisir aux juristes ». Ce sont des repères qui rendent la transition plus fluide et plus crédible aux yeux d’un repreneur.

UN CONTEXTE QUÉBÉCOIS PLUS FRAGILE… ET PLUS EXIGEANT

Le contexte québécois rend ces enjeux encore plus critiques. Notre économie demeure très dépendante des États‑Unis, avec toutes les fragilités que cela suppose en période de tensions commerciales. Pour beaucoup de PME, la question de la gouvernance se pose donc en même temps que celle de la diversification des marchés : comment sortir d’une dépendance à un seul marché ou à quelques clients majeurs, tout en restant solide aux yeux des partenaires financiers et des nouveaux partenaires d’affaires en démontrant que l’entreprise est en mesure de « faire face à la musique » ?

À titre d’Administrateur agréé (Adm.A) et formé aux standards internationaux du Global Reporting Initiative (GRI), je vois tous les jours à quel point cet enjeu n’est plus théorique. La façon dont une PME est dirigée, documente ses décisions et gère ses impacts fait maintenant partie intégrante de sa capacité à se financer, à exporter et à passer au travers des cycles économiques difficiles. Des cadres comme le GRI, qui structurent la reddition de comptes en matière de durabilité et de gouvernance, ou la norme ISO 37000 sur la gouvernance des organisations, qui clarifie les grands principes d’une gouvernance efficace (rôle du conseil, responsabilités, supervision, reddition de comptes), offrent un langage commun dont vos entreprises peuvent s’inspirer, même si elles ne les appliquent pas au complet.

Pour les dirigeants de PME, l’objectif n’est pas de devenir « ISO 37000 » du jour au lendemain, mais d’en reprendre l’esprit : clarifier le rôle du propriétaire et de l’équipe de direction, mettre en place un minimum de surveillance indépendante, mieux intégrer les parties prenantes clés (employés, clients, partenaires financiers) dans la réflexion stratégique. Ce sont exactement ces éléments qui, au moment du transfert ou d’un partenariat, feront la différence entre une entreprise jugée fragile et une entreprise perçue comme structurée, crédible et prête à se développer au‑delà de ses marchés traditionnels.

PAR OÙ COMMENCER CONCRÈTEMENT COMME DIRIGEANT?

Si vous êtes propriétaire ou dirigeant de PME, vous n’avez pas besoin de tout révolutionner pour renforcer votre gouvernance. Quelques initiatives ciblées peuvent déjà faire une grande différence, tant pour votre quotidien que pour une future transaction :

  • Mettre en place un espace de discussion stratégique régulier :
    Un conseil consultatif, comité aviseur, un petit CA ou une rencontre mensuelle avec 2 ou 3 personnes de confiance suffit pour parler stratégie, risques, investissements et relève.
  • Clarifier les rôles et responsabilités :
    Même dans une petite équipe, préciser « qui fait quoi » et quelles décisions remontent à la direction réduit la dépendance au propriétaire et rassure repreneurs et partenaires.
  • Documenter les grandes décisions :
    Noter les décisions structurantes (investissements, embauches clés, nouveaux marchés, endettement) et leurs raisons montre que l’entreprise ne se gère pas uniquement « au feeling ».
  • S’inspirer d’approches existantes :
    Sans appliquer intégralement le GRI ou ISO 37000, reprendre quelques principes simples (transparence, parties prenantes, responsabilités claires) donne déjà un cadre solide.
  • Intégrer la gouvernance à la préparation :
    Qu’il s’agisse d’un transfert dans 3, 5 ou 10 ans, ou d’un futur partenariat, renforcer dès maintenant vos mécanismes de décision et votre capacité à déléguer contribuera à rassurer les repreneurs et à soutenir la valeur de l’entreprise.

La question n’est donc pas de savoir si votre PME est « parfaite » sur le plan de la gouvernance, mais si elle est suffisamment structurée pour inspirer confiance, traverser les incertitudes économiques et continuer à prospérer entre de nouvelles mains. Sur ce terrain, de petits ajustements engagés dès maintenant peuvent avoir un impact très important lorsque viendra le temps de transférer votre entreprise.

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Michel J. Paradis

Michel J. Paradis est membre de l’Ordre des administrateurs agréés et médiateur en matière civile et commerciale. Il a complété des études juridiques et en sciences politiques, et obtenu une certification du Massachusetts Institute of Technology (MIT) (Sustainable Development: Opportunities for the Industries).

Michel J. Paradis cumule plus de trente (30) années d’expérience professionnelle dans le développement économique auprès des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine du transfert d’entreprises. Il a également occupé diverses fonctions dans divers cabinets ministériels à caractère économique sur la scène politique canadienne et québécoise pendant dix ans.

Michel J. Paradis s’intéresse particulièrement à l’implantation des objectifs de développement durable lors du processus transactionnel, dont celui du transfert d’entreprises et du type de soutien auprès des dirigeants et dirigeantes que cela implique.