Transférer une entreprise en 2026

Par Michel J. Paradis | 12 January 2026 | Last updated on 9 January 2026
6 min read
Gros plan sur deux personnes en costume se passant un témoin argenté, symbolisant la relève et le transfert de responsabilités.
baona / iStock

En 2025, le Québec entrepreneurial s’est retrouvé au pied du mur.

D’un côté, une vague de relève : plus de 50 000 entreprises pouvaient changer de mains d’ici cinq ans, alors que 61 % des propriétaires n’avaient toujours pas de plan de relève structuré (on peut imaginer le même constat pour les plans de transitions). De l’autre, un contexte économique qui ne tolère plus l’improvisation ni les modèles d’affaires usés. La question n’est plus seulement qui va reprendre nos PME, mais dans quel état elles seront transmises.

2025 : LE COUP DE SEMONCE

L’été 2025 a joué le rôle de coup de semonce. À compter du 1er août, la présidence américaine imposait 35 % de surtaxes sur les produits canadiens et davantage par la suite, en plus des droits sectoriels déjà en place. Pour de nombreuses PME québécoises manufacturières et agroalimentaires fortement tournées vers les États‑Unis, ce n’était pas qu’une mauvaise nouvelle de plus : c’est un changement de règles en plein match, avec marges laminées, contrats remis en question et investissements gelés.

En parallèle, le gouvernement du Québec répliquait avec le Plan PME 2025-2028, une enveloppe de 494,24 millions de dollars (M$) destinée à soutenir la croissance, la productivité, l’innovation et l’exportation des PME. L’objectif était d’outiller les entreprises pour rester compétitives dans un environnement plus difficile.

DIVERSIFIER, MAIS EN ÉTANT CRÉDIBLE

Face au choc tarifaire, le mot d’ordre devient « diversification ». En janvier 2025, Développement économique Canada annonçait plus de 19 M$ pour renforcer les activités d’exportation au Québec, dont 16,1 M$ spécifiquement pour appuyer les entreprises dans leurs stratégies de nouveaux marchés. Sur le papier, l’Europe, l’Asie et d’autres régions semblent offrir des portes de sortie.

Mais ces marchés ne sont pas des refuges automatiques. L’Union européenne, par exemple, impose des exigences élevées en matière d’ESG : performance environnementale, conditions de travail, gouvernance, transparence des chaînes d’approvisionnement. Un repreneur sérieux regarde désormais ces paramètres autant que les états financiers. Pour une entreprise en transfert, cela veut dire que la simple rentabilité d’hier ne suffit plus. Il faut démontrer une capacité à répondre aux standards de demain.

Or, trop de PME qui approchent la relève restent figées dans le modèle qui fonctionnait « avant » 2025 : dépendance au marché américain, faible maturité numérique, RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) à peine amorcée. Elles se présentent aux repreneurs avec une histoire d’hier dans un marché qui pense déjà à 2030.

UN ACCOMPAGNEMENT DES CÉDANTS À SECOUER

On parle beaucoup de relève, de pérennité, de continuité. Sur un site ou dans un plan stratégique, ça sonne bien. Mais en 2025, ces mots deviennent creux si l’entreprise n’est pas actualisée avant le transfert. Les cédants font face à des tarifs de 35 % et plus, à des marchés européens où les critères ESG sont clairement plus exigeants, et à des repreneurs qui, en quelques clics, peuvent comparer une PME québécoise à une concurrente ontarienne ou ailleurs au Canada, car voyez-vous, le Québec n’est pas seul dans ce monde du transfert d’entreprises. Dans ce contexte, traiter le transfert comme un dossier essentiellement juridique, fiscal et relationnel, est nettement dépassé.

Aujourd’hui, beaucoup de processus de transfert restent centrés sur la mécanique de la transaction : bilans, clauses, structures. On évite systématiquement les questions qui dérangent :

  • L’entreprise est‑elle réellement compétitive aux coûts et contraintes de 2026 ?
  • Offre‑t‑elle autre chose qu’une dépendance historique aux États‑Unis ?
  • Peut‑elle passer le filtre ESG d’un client européen ou d’un investisseur un peu sérieux ?

Si la réponse est floue ou négative, la « pérennité » affichée tient davantage du slogan que de la stratégie.

2026 : LA VALORISATION COMME POINT DE DÉPART

Si 2025 a joué un rôle de révélateur, 2026 doit être celui du réalignement. Un accompagnement digne de ce nom ne peut plus se limiter à « faciliter la vente ». Il doit commencer par une question brutale : cette entreprise a‑t‑elle encore de la valeur dans le contexte actuel, et sur quoi repose cette valeur ?

La valorisation stratégique doit devenir la première étape, pas un chapitre ajouté à la fin. Concrètement, cela implique :

  • De mesurer la productivité réelle et d’identifier ce qui tient du modèle robuste et ce qui tient du bricolage ou d’anciennes conditions de marché.
  • De forcer une mise à niveau numérique minimale : données fiables, indicateurs clairs, systèmes de gestion capables de soutenir un plan de croissance.
  • D’intégrer la RSE/ESG au cœur du portrait de l’entreprise : quelques indicateurs simples, des risques identifiés, des actions déjà engagées.
  • De passer de l’idée de diversification à un scénario concret : études de marchés priorisés, premières démarches, appui clair sur les programmes d’exportation disponibles.

Une entreprise qui n’a pas fait cet exercice se retrouve mécaniquement dans la catégorie « rabais ». On ne discute plus vraiment d’ambition, mais de limites. À l’inverse, une PME qui arrive au transfert avec un modèle clarifié, modernisé et documenté devient un actif rare, capable d’attirer des repreneurs prêts à payer plus et à s’engager au Québec.

LA TRANSITION : VÉRITABLE TEST DE SÉRIEUX

Même lorsque la vente est conclue, l’histoire n’est pas terminée. Trop de reprises ratent le décollage parce que la transition est traitée comme une formalité : quelques semaines d’accompagnement, deux ou trois rencontres, puis chacun retourne à ses priorités. Dans un environnement aussi instable que 2025-2026, c’est une recette pour l’échec.

La transition doit devenir le test de crédibilité de l’accompagnement. Un transfert sans plan de transition structuré ressemble à une remise de clés en plein vol. À l’inverse, une transition pensée et encadrée envoie un message fort aux repreneurs, aux équipes et aux partenaires financiers. En 2026, un accompagnement sérieux devrait exiger au minimum :

  • Un engagement clair du cédant pour une période définie, au‑delà du geste symbolique.
  • Un transfert organisé des relations stratégiques : clients majeurs, fournisseurs essentiels, institutions financières.
  • Quelques indicateurs simples pour suivre les premiers mois : rentabilité, débuts de diversification hors États‑Unis, preuves concrètes de progression ESG, utilisation réelle des outils numériques.

Pour un repreneur venant de l’extérieur du Québec, cette transition agit comme un filtre. Si elle est absente, le dossier perd en attractivité. Si elle est solide, elle devient un argument pour maintenir le siège, les emplois et les décisions ici, ce qui cadre directement avec l’esprit du Plan PME 2025-2028.

MODERNISER OU SUBIR

Les données de 2025 sont claires : le Québec entre dans une phase de renouvellement massif de son tissu entrepreneurial. Les leviers publics sont là : près de 500 M$ avec le Plan PME, des millions pour l’exportation, des outils pour l’innovation et l’investissement. Reste à décider comment on s’en sert.

Dans un monde où les tarifs américains sont à 35 %, où ailleurs les critères ESG sont réellement présents et où la concurrence mondiale ne ralentit pas, continuer d’accompagner les cédants « comme avant » n’est plus une option. Miser, dès 2026, sur une véritable valorisation et sur une transition exigeante, c’est accepter de regarder la réalité en face. Et c’est probablement la meilleure chance de faire en sorte que nos PME ne soient pas seulement revendues, mais réellement reprises — pour grandir, innover et rester ici.

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Michel J. Paradis

Michel J. Paradis est membre de l’Ordre des administrateurs agréés et médiateur en matière civile et commerciale. Il a complété des études juridiques et en sciences politiques, et obtenu une certification du Massachusetts Institute of Technology (MIT) (Sustainable Development: Opportunities for the Industries).

Michel J. Paradis cumule plus de trente (30) années d’expérience professionnelle dans le développement économique auprès des petites et moyennes entreprises (PME), notamment dans le domaine du transfert d’entreprises. Il a également occupé diverses fonctions dans divers cabinets ministériels à caractère économique sur la scène politique canadienne et québécoise pendant dix ans.

Michel J. Paradis s’intéresse particulièrement à l’implantation des objectifs de développement durable lors du processus transactionnel, dont celui du transfert d’entreprises et du type de soutien auprès des dirigeants et dirigeantes que cela implique.