Repreneuriat : l’enjeu est de taille et les conseillers peuvent faire une différence

Par Richard Cloutier | 28 May 2025 | Last updated on 27 May 2025
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cirquedesprit / iStock

La question entourant le transfert d’entreprise est une préoccupation systémique pour l’économie québécoise.

Le Centre de transfert d’entreprise du Québec (CTEQ), qui fête ses dix ans cette année, a annoncé un changement de nom le 26 mai dernier pour adopter celui de Repreneuriat Québec. Le but étant de réaffirmer « son ancrage et son ambition : rassembler cédants, repreneurs, experts et acteurs de l’écosystème entrepreneurial autour d’une même vision, celle d’une économie plus forte grâce à des transferts d’entreprise réussis », indique-t-on par communiqué.

Un rapport publié en 2023 par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) évoque rien de moins qu’un « tsunami de successions ». Ses auteurs évaluent que « les trois quarts (76 %) des propriétaires de PME comptent passer le flambeau d’ici dix ans ».

Dans 75 % des cas, les propriétaires de PME consultés évoquent la retraite comme raison pour céder leur entreprise. L’épuisement (22 %) et le besoin de « prendre du recul face à leurs responsabilités » (21 %) figurent parmi les autres raisons principales citées.

Il s’agit d’un phénomène significatif, surtout si l’on considère que les PME représentent 99,8 % des entreprises au pays, selon des données de la Banque de développement du Canada (BDC).

« La situation relative au transfert d’entreprise nous a toujours interpellés, car plusieurs de nos conseillers ont des clients qui sont des entrepreneurs. Mais cet enjeu nous semble encore plus d’actualité dans le contexte de cette fameuse vague d’entreprises qui changeront de mains au cours de la prochaine décennie », indique Carl Thibeault, vice-président principal, Ventes et distribution, à IG Gestion de patrimoine.

Les statistiques qui montrent que 30 % d’entre elles pourraient ne jamais être reprises faute de relève, le préoccupent toutefois particulièrement. « Des entreprises disparaissent car elles n’ont pas de repreneurs et ça, c’est dramatique pour notre écosystème, mais aussi d’un point de vue humain. Je l’ai vu dans mon propre environnement », témoigne Carl Thibeault, qui est issue d’une famille d’entrepreneurs.

« D’ici dix ans, plus de 2 000 milliards en actifs commerciaux pourraient changer de mains, mais très peu d’entrepreneurs ont un plan de relève formel. Les conséquences d’une mauvaise planification pourraient s’avérer coûteuses et stressantes », soulignait effectivement Jasmin Guénette, vice-président des affaires nationales à la FCEI, lors de la publication de l’étude de la Fédération. Les auteurs de l’enquête signalent que seul un propriétaire d’entreprise sur dix a prévu un plan de relève formel par écrit.

« Les entrepreneurs que je connais sont excellents dans la gestion de leur entreprise. Mais la réalité et les statistiques le démontrent, bien que les entrepreneurs mettent en moyenne plusieurs dizaines de milliers d’heures à monter leur entreprise, souvent, ils investissent moins de 100 heures à la transférer », déplore Carl Thibeault.

Cette situation s’explique en partie parce que les différents professionnels qui entourent les entrepreneurs travaillent trop souvent en silo, sans se coordonner. Cela nuit à la qualité du transfert, avance Carl Thibeault. Il évoque ainsi l’un des « constats frappants » auquel est parvenu une table de concertation réunie en 2021 en marge du Sommet en planification financière tenue à Québec par la Chaire IG Gestion de patrimoine en planification financière et la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval.

Cette table de concertation était composée de représentants de différentes professions, comme des comptables, des notaires, des planificateurs financiers, ainsi que des délégués d’organismes réglementaires. Son objectif consistait à « discuter, échanger des idées et développer des stratégies communes » sur les défis touchant la planification financière, et l’enjeu du transfert d’entreprise au Québec s’est imposé dans la discussion, selon Carl Thibeault. « Chacun des joueurs disait, “si on ne travaille pas ensemble, on va laisser aller de la valeur pour les entreprises elles-mêmes”. »

C’est dans ce contexte que l’idée d’élaborer un guide de référence sur le transfert d’entreprise destiné aux professionnels s’est imposée. Lancé en 2023, ce guide présente « clairement ce que doit faire le conseiller en sécurité financière, le planificateur financier, le fiscaliste, le notaire, le comptable, et ainsi de suite », illustre Carl Thibeault.

Depuis son lancement, plusieurs conseillers utilisent le guide dans leur pratique, selon lui, « parce qu’il a été conçu justement à l’attention des professionnels ».

Deux ans après sa sortie, le guide est d’ailleurs en train d’être mis à jour. Il sera notamment bonifié d’une section complète portant sur « le côté humain de la vente », confirme le dirigeant.

UN RÔLE POUR CHACUN

Pour Carl Thibeault, il ne fait aucun doute que l’ensemble des joueurs du secteur financier peut jouer un rôle important en matière de transfert d’entreprise. Il est d’avis que les personnes inscrites peuvent être particulièrement bien placées pour intervenir dans un tel processus, considérant que plusieurs d’entre elles sont également des entrepreneurs. « Il y a un lien et une sensibilité qui peuvent être là. Ces professionnels peuvent et doivent être une ressource valable pour leurs clients. »

Maintenant, comment s’assure-t-on d’avoir des praticiens, des gens du secteur financier qui soient alertes et sensibilisés à cet enjeu, d’autant que plusieurs d’entre eux risquent de se retrouver avec des clients qui désirent vendre leur entreprise au fil de leur pratique ?

Carl Thibeault recommande aux conseillers de faire preuve de curiosité et de proactivité. « Mais avant tout, ils doivent avoir un intérêt à travailler avec des entrepreneurs, et pas seulement “parce que ça pourrait être une belle clientèle”. Il doit y avoir un lien d’attachement envers ces gens-là », estime-t-il.

Ensuite, pour bien accompagner les entrepreneurs dans un processus de transfert, il faut comprendre toutes les étapes, évaluer son propre niveau de compétence et aller chercher les savoirs nécessaires pour bien jouer son rôle. Carl Thibeault met d’ailleurs en garde les conseillers contre la tentation de dépasser ses compétences, ce qui peut avoir des effets contre-productifs. Ainsi, de la même manière qu’on n’attend pas « d’un médecin qu’il soit aussi cardiologue et chirurgien, aucun professionnel du secteur financier ne peut tout faire seul », illustre-t-il.

« Nous donnons des outils à nos conseillers pour leur permettre d’être mieux équipés, mais on ne veut pas que nos gens, demain matin, se mettent par exemple à faire des évaluations d’entreprise et remplacent les professionnels formés à le faire. Absolument pas », assure Carl Thibeault.

Le rôle du conseiller consiste à orienter, éveiller les bonnes questions et surtout, à collaborer intelligemment avec les autres intervenants, avance-t-il. « Sortir de son champ d’expertise représente un risque réel de destruction de valeur et c’est ce que ce guide de référence cherche justement à éviter en définissant des limites d’intervention pour chaque profession impliquée dans le processus de transfert. »

Il est donc important, selon Carl Thibeault, qu’une fluidité d’information s’établisse entre tous les acteurs agissant autour du propriétaire de PME, que de véritables partenariats soient créés et que tous travaillent à l’intérieur de leurs balises d’intervention.

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Richard Cloutier

Richard Cloutier est rédacteur en chef de Finance et Investissement et de Conseiller.ca. Il a été Adm.A. de 1995 à 2012 avant de se consacrer au journalisme. Il a notamment écrit pour La Presse et Les Affaires.