Briser les tabous financiers dans les communautés racisées

Par Carole Le Hirez | 15 May 2025 | Last updated on 14 May 2025
4 min read
Femme noire pensive
Photo : Juanmonino / iStock

Manque de confiance, pression sociale, idées préconçues. Ces obstacles freinent l’accès à l’investissement et à la littératie financière chez les femmes issues d’autres cultures, selon des intervenantes au Colloque sur la santé financière des communautés ethnoculturelles, organisé par Code F le 3 mai à Montréal.

« Parler d’argent, c’est rarement bien vu dans nos communautés. Et pourtant, il le faut », a lancé Dorothy Rhau, d’origine haïtienne et présidente fondatrice d’Audace au féminin, en ouverture d’une discussion sur les barrières systémiques et culturelles qui nuisent à l’autonomie financière des femmes racisées.

 L’ARGENT, UN SUJET TABOU

Pour plusieurs femmes noires, la simple idée d’épargner en vue d’investir semble hors de portée. « On est souvent en mode survie, pas en mode investissement », résume une participante. Les priorités quotidiennes, comme payer les factures, nourrir les enfants et soutenir financièrement la famille restée au pays, laissent peu de marge pour bâtir un patrimoine.

À ces défis s’ajoutent les écarts de revenus. En 2022, les femmes racisées diplômées universitaires gagnaient en moyenne 45 700 $ par an, contre 51 600 $ pour leurs homologues masculins, selon Statistique Canada. Un écart qui creuse davantage les inégalités, même au sein des groupes ethnoculturels.

Les femmes issues des communautés ont également tendance à se tourner vers des formes d’épargne traditionnelles — comme les tontines africaines ou les « sols » haïtiens — qu’elles connaissent et auxquelles elles font confiance. Mais ces pratiques ne permettent pas toujours de générer un capital à long terme. « Il faut sortir d’une logique de court terme si on veut bâtir un patrimoine à transmettre », insiste Dorothy Rhau.

LE POIDS DE LA CULTURE

La peur du jugement, le souci de l’apparence et l’importance accordée au statut social ajoutent une pression supplémentaire : « Dans nos communautés, tout est affaire d’image. Dire qu’on a des problèmes financiers, c’est gênant, voire honteux », explique Dorothy Rhau. Résultat : rares sont celles qui osent se confier ou consulter un professionnel en finance.

Cette fierté peut se retourner contre celles qui en auraient le plus besoin. « Pour briser ce cercle, il faut apprendre à demander de l’aide », plaide-t-elle. Une démarche difficile quand la confiance envers les institutions ou les experts fait défaut.

La planificatrice financière Natasha Black, d’origine haïtienne, en fait elle-même l’expérience. « Il m’arrive de répondre à des questions gratuitement sur les réseaux sociaux, juste pour montrer que c’est possible d’avoir accès à des conseils. Il ne faut pas hésiter à s’adresser à des professionnels qui nous ressemblent », dit-elle.

Elle note un manque de reconnaissance dans sa profession. Parfois, elle sent que ses clients la perçoivent différemment de ses collègues masculins d’origine québécoise, même si leur pratique est encadrée par les mêmes normes d’éthique.

VALORISER AUSSI LES ÉCHECS

Autre frein, plus insidieux : la valorisation exclusive des success stories par opposition aux parcours semés d’embûches, plus formateurs, estime Dorothy Rhau « Pour être inspiré, on a besoin d’entendre des récits vrais, dans lesquels on se reconnaît. »

Elle raconte avoir appris elle-même la comptabilité « sur le tas », après s’être retrouvée à la tête d’un organisme à but non lucratif. « Je me suis alors formée, car ne pas maîtriser les chiffres, en affaires comme sur le plan personnel, c’est dangereux. »

Natasha Black le confirme : il n’est pas nécessaire d’être riche pour commencer à investir. Le point de départ, selon elle, c’est de revoir son budget. « J’avais un bon salaire, mais je vivais d’une paie à l’autre. J’ai dû changer ma relation à l’argent et réduire mes dépenses. Aujourd’hui, je conseille à mes clientes de se choisir en premier. »

Elle recommande de mettre de côté au moins 10 % de ses revenus et met en garde contre l’excès de prudence qui peut faire passer à côté d’occasions de croissance. « Trop de femmes laissent leur argent dormir dans des certificats de placement garanti. Pendant ce temps, les hommes, eux, cherchent activement des rendements plus élevés. »

FORMER LA PROCHAINE GÉNÉRATION

Pour briser le cycle de la dépendance financière, il faut commencer tôt. Impliquer les enfants dans la gestion du budget familial peut faire toute la différence. « J’ai vu des parents afficher un tableau des dépenses à la maison. Les enfants savent ce qui est prévu pour l’épicerie, les sorties, les imprévus. Ils apprennent ainsi très tôt la valeur de l’argent », observe Dorothy Rhau.

Elle invite aussi les femmes à lire des livres simples sur la finance et à suivre des formations accessibles. La littératie financière est un levier d’autonomie, mais aussi de transformation collective. Et pour en bénéficier, il faut d’abord oser briser le silence.

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.