La qualité du plan commence par celle des hypothèses

Par Institut de planification financière | 15 June 2026 | Last updated on 11 June 2026
6 min read
Impôt foncier.Planification des investissements.Immobilier d’entreprise. Vue de la pile de pièces avec modèle de maison, chargement hypothécaire de biens immobiliers avec concept de banque d’argent de prêt. Vente de maison et concept d’assurance.
Boy Wirat / iStock

Donner de bons conseils financiers repose presque toujours sur la capacité à se projeter : estimer l’évolution des revenus, des dépenses, de l’épargne et des objectifs dans le temps afin de comparer différents scénarios et de prendre des décisions éclairées. Or, ces projections n’ont de valeur que si elles s’appuient sur des hypothèses réalistes. Dès qu’on surestime un rendement, qu’on minimise un coût ou qu’on simplifie une contrainte, on risque de bâtir un plan séduisant… mais trompeur. Et donc de recommander des actions qui ne résisteront pas à l’épreuve de la réalité.

HYPOTHÈSES IRRÉALISTES, CONSÉQUENCES RÉELLES

Des hypothèses irréalistes ne sont pas qu’un détail technique : elles peuvent pousser à prendre des décisions concrètes qui s’avèrent mauvaises avec le recul.

Si, par exemple, on suppose un rendement trop élevé, le client ou la cliente peut conclure qu’il n’est pas nécessaire d’épargner autant qu’en réalité — et se retrouver avec un patrimoine insuffisant pour financer ses objectifs. Le plan « fonctionne » alors dans le chiffrier, mais échoue en pratique parce qu’il repose sur une performance qui n’était pas raisonnablement atteignable.

C’est pourquoi il vaut généralement mieux privilégier des hypothèses prudentes et appuyées sur des données fiables plutôt que des scénarios séduisants. L’objectif n’est pas d’être pessimiste, mais de construire un plan robuste. Si la clientèle atteint ses objectifs avec des hypothèses raisonnables, tout rendement supérieur devient un bonus — plutôt qu’une condition essentielle à la réussite du plan.

C’est précisément pour encadrer cet exercice que l’Institut de planification financière a introduit en 2009, en collaboration avec FP Canada, les Normes d’hypothèses de projection. Ces normes annuelles proposent des recommandations pour plusieurs variables économiques, notamment le taux d’inflation, l’augmentation du maximum des gains admissibles (MGA) pour le RRQ et le RPC, ainsi que des rendements anticipés pour différentes catégories d’actifs, dont les obligations et différents marchés boursiers géographiques. Une hypothèse pour l’immobilier résidentiel a également été ajoutée cette année. Ensemble, ces normes servent de point de référence pour éviter que chaque projection repose sur des hypothèses « à la carte ».

Leur adoption à grande échelle par les conseillers et conseillères semble particulièrement importante dans le contexte actuel, alors que les rendements réels des marchés boursiers ont été remarquables depuis la crise financière et que certains investisseurs semblent avoir développé, en conséquence, des attentes à long terme élevées.

Hausser ses hypothèses simplement parce que les marchés ont généré de très bons rendements récemment est risqué. Sur le long terme, la croissance des marchés finit surtout par refléter celle des bénéfices des entreprises, tandis que les valorisations montent… puis redescendent.

Autrement dit, une période de rendements élevés peut refléter une expansion des valorisations qui ne se répétera pas indéfiniment — d’où l’importance de ne pas transformer une bonne séquence récente en hypothèse permanente.

Une autre hypothèse à ne pas négliger : la façon dont les rendements sont générés

Évidemment, d’autres hypothèses, non incluses dans les normes, ont également leur importance. Certaines sont propres à chaque situation, comme l’évolution du coût de vie ou les dépenses ponctuelles.

D’autres mériteraient peut-être d’être standardisées dans le futur. Parmi celles-ci figure la façon dont sont générés les rendements de chaque catégorie d’actif : intérêts, dividendes canadiens, dividendes étrangers, gains en capital réalisés et gains en capital reportés.

Pour les investisseurs et investisseuses ayant des comptes non enregistrés, ces hypothèses revêtent une grande importance, puisque l’imposition annuelle vient réduire l’effet exponentiel des rendements composés. Elles peuvent donc mener à des recommandations opposées de la part du conseiller ou de la conseillère.

À titre illustratif, le tableau suivant présente la valeur nette finale après 30 ans d’un portefeuille d’actions mondiales de 100 000 $ générant un rendement annualisé de 7 %, selon différentes compositions du rendement. La variable « R » représente le pourcentage de gain en capital réalisé chaque année.

Pour voir ce tableau en grand, cliquez ici.

Il est irréaliste de penser que le report du gain en capital durera indéfiniment, surtout pour les conseillers et conseillères qui utilisent des fonds actifs. Les gestionnaires de ces fonds réalisent généralement davantage de gains chaque année que ceux des fonds passifs comparables.

De plus, ces conseillers et conseillères sont plus susceptibles de faire des changements aux portefeuilles, sans même parler des rééquilibrages périodiques nécessaires pour ramener la répartition d’actif aux cibles.

Pour s’en convaincre, il suffit d’analyser le taux de roulement (variable substitut du pourcentage de gain en capital réalisé) et les distributions des fonds utilisés au cours des cinq dernières années, et les changements apportés aux portefeuilles durant la même période.

L’EXEMPLE DE L’INCORPORATION DES PROFESSIONNELS

Un exemple concret qui illustre l’impact des hypothèses sur les recommandations formulées est celui des professionnelles et professionnels incorporés.

Au Québec, avec la règle des 5 500 heures qui limite l’accès à la déduction pour petite entreprise (DPE) provinciale pour la majorité d’entre eux, les revenus actifs gagnés dans une société subissent une surimposition par rapport aux mêmes revenus gagnés personnellement. À cela s’ajoute la surimposition sur les revenus de placement.

Cela ne supprime pas automatiquement l’attrait de l’incorporation. Le report d’impôt peut tout de même créer de la valeur dans plusieurs situations comparativement à un investissement détenu dans un compte non enregistré personnel. Toutefois, lorsqu’on intègre des hypothèses réalistes de distributions et de taux de roulement, on constate rapidement que les comptes enregistrés, dont le REER et le CELI, demeurent généralement plus avantageux qu’un compte non enregistré corporatif.

Or, force est de constater que plusieurs conseillers et conseillères n’encouragent pas leurs clientes et clients professionnels qui en ont la capacité à se verser des salaires suffisants pour optimiser leurs droits REER. Certains les incitent même, pour des raisons fiscales, à s’incorporer alors que leurs régimes enregistrés ne sont pas maximisés.

Cela peut être particulièrement préjudiciable pour les jeunes professionnels et professionnelles, qui ont souvent d’importants besoins financiers personnels en début de carrière et risquent donc de déclencher des gains en capital plus rapidement : remboursement des dettes, acquisition d’une résidence et rénovations, achat d’un véhicule, voyages ou « rattrapage des loisirs » après plusieurs années d’études, mariage, arrivée d’enfants et baisses de revenus associées, etc.

S’ANCRER SUR DES REPÈRES CRÉDIBLES

En fin de compte, l’utilité d’un plan financier ne se mesure pas à la beauté des tableaux et des graphiques, mais à la solidité des hypothèses qui le soutiennent.

En s’appuyant sur des repères crédibles comme les Normes d’hypothèses de projection, et en évitant de confondre une bonne séquence récente des marchés avec une attente à long terme, on réduit le risque de recommandations erronées.

Des hypothèses réalistes, c’est ce qui transforme une projection en véritable outil de prise de décision.

Ce texte a été écrit par Olivier B. Ampleman, CFA, CAIA, M. Fisc., Pl. Fin., TEP

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