La violence économique, un fléau discret

Par Nathalie Savaria | 5 January 2026 | Last updated on 5 January 2026
5 min read
Trois personnes autour d'une table, clairement en train de discuter d'un problème.
LaylaBird / iStock

Dans une société où l’argent demeure un sujet tabou, la violence économique au sein du couple et de la famille reste souvent invisible et donc difficile à détecter. Lumière sur ce phénomène.

La violence économique dans le couple est « une forme de contrôle en lien avec l’argent, les biens matériels ou les fonds de pension », résume Véronique Joanis, conférencière, intervenante et auteure de l’ouvrage Les secrets de la psychologie de l’argent… parlons-en ![1].

En général, la violence économique se manifeste de façon subtile. Cela passe notamment par des restrictions sur les dépenses, le contrôle du budget, l’accès aux comptes ou la gestion des allocations familiales. 

La personne qui exerce le contrôle invoque de bonnes intentions, telles que : « Tu devrais rester à la maison pour nos enfants, ça aiderait toute la famille. » Ou encore : « Occupe-toi des autres tâches. Je suis meilleur en finances. »

La violence s’installe progressivement, accompagnée d’un contrôle toujours plus grand sur divers aspects de la vie financière, par exemple en retirant l’accès à la carte de crédit ou en s’appropriant les allocations familiales. « Parfois, en cachant de l’argent à l’insu de l’autre, une infidélité financière peut aussi aller vers le contrôle », note Mme Joanis.

Elle précise que, si ce type de violence peut affecter l’un ou l’autre des partenaires d’un couple, les femmes sont en général plus touchées. Cette violence peut même persister après une rupture ou un divorce. C’est ce qu’elle appelle « la violence post séparation ».

« Même si je suis séparée, l’autre va avoir du contrôle sur mes finances. Il va dire : je ne te donnerai pas de pension alimentaire. Je ne payerai pas cet ensemble de ski là, ça coûte trop cher », illustre-t-elle.

D’après Mme Joanis, ce phénomène est généralement associé à la violence psychologique.

« Il ne s’agit pas de dire ouvertement : “Je contrôle les finances”. Tout se joue dans la subtilité et dans les gestes. Il y a beaucoup de manipulation, si bien que cela ne se voit pas immédiatement. Et parfois, on ne reconnaît même pas qu’il s’agit de violence. »

DES SIGNES À DÉTECTER

Ainsi, sans réellement s’en rendre compte, la victime peut laisser la maîtrise des finances à l’autre membre du couple. Il est donc difficile pour des conseillers de détecter des signes de violence économique.

D’après Mme Joanis, ceux-ci doivent être attentifs à certains indices tels que :

  • Qui prend toujours la parole ?
  • Qui contrôle les finances ?
  • Qui possède des actifs ?

DE L’ÉCOUTE, DE L’EMPATHIE ET DE LA PRUDENCE

En cas de soupçons, l’intervention du conseiller doit être empreinte d’empathie et de prudence.

Mme Joanis souligne qu’il est essentiel de ne pas confronter directement la personne qui exerce le contrôle. Elle recommande plutôt de poser des questions ouvertes et de formuler des suggestions afin de susciter une réflexion et de favoriser une plus grande équité au sein du couple.

« Par exemple, on peut poser des questions comme : quels sont les actifs de chacun ? Qui dispose d’un fonds de pension et qui n’en a pas ? Ensuite, il s’agit d’aborder le “comment” : “si madame n’a pas de régime de retraite, comment comptez-vous assurer sa sécurité financière à long terme ?” »

Ensuite, le conseiller peut proposer des rencontres individuelles à chacun, sur un sujet comme l’épargne.

Pour une victime, la démarche est délicate, d’autant que la personne exerçant le contrôle pourrait refuser qu’elle consulte seule. Quoi qu’il en soit, il est essentiel de ne pas banaliser la situation, « parce que c’est beaucoup plus complexe que la seule question de l’argent. C’est psychologique et c’est aussi lié aux cycles de la violence », souligne Mme Joanis.

Ainsi, il faut rassurer la victime, utiliser l’écoute active, valider ses émotions et créer un lien de confiance, « pour redonner du pouvoir à la personne ».

« Il faut toujours valider avec la personne qui vit la violence : est-ce que je peux t’envoyer ce courriel ? Est-ce que je l’envoie à vous deux ? Est-ce que tu es à l’aise avec cette approche ? Sinon, on risque de briser le lien de confiance. »

La découverte de signes de violence peut être très perturbante pour les conseillers. Faire appel à des ressources pour soi-même et pour aider la victime est important.

« C’est déstabilisant, parce qu’il est question d’abus, de contrôle et de violence. On fait face à une problématique très complexe. Alors, que dire, que ne pas dire ? C’est là que la situation devient très délicate. »

VERS UNE SAINE RELATION À L’ARGENT

Selon Véronique Joanis, un suivi psychosocial pour les victimes est important, « parce que c’est souvent lié à la violence psychologique, à l’estime de soi ».

Pour prévenir ou désamorcer une telle situation, l’éducation financière et la sensibilisation sont aussi de mise.

Pour les personnes moins attirées par les chiffres, elle suggère de commencer par la psychologie de l’argent, par exemple en leur suggérant d’écouter des balados. Explorer son rapport à l’argent permet de comprendre l’importance de l’autonomie financière, ce qui mène ensuite à s’intéresser aux chiffres et à sa situation financière.

« Il faut qu’elles comprennent que l’avenir est entre leurs mains. Il y a des sujets qu’on n’aime pas, mais qu’il faut aborder. Souvent c’est la peur qui fait en sorte qu’on ne regarde pas nos finances et qu’on laisse le contrôle à notre partenaire. »

Selon elle, l’autonomie financière est fondamentale. Si une personne ne peut être entièrement autonome sans son partenaire, il faut alors envisager des solutions, notamment en ajustant la répartition des dépenses. « La majorité des victimes de violence économique ne partent pas, parce qu’elles n’ont pas d’argent », souligne-t-elle.

Elle suggère aussi aux conseillers de proposer des solutions adaptées et d’encourager l’épargne automatisée, en commençant par de petits montants. « Si on parle d’épargner de 10 à 15 % du revenu brut, la personne risque de se braquer : la peur s’installe, parce qu’elle n’en est tout simplement pas capable », explique-t-elle.

DE L’EMPATHIE FINANCIÈRE

Elle recommande également de parler d’argent dès le début d’une relation et de cultiver ce qu’elle appelle l’empathie financière.

Le but est de prendre conscience de l’histoire personnelle et familiale de chacun pour éviter de reproduire des schémas de dépendance, de définir des objectifs individuels et de couple, tout en sortant des modèles rigides de gestion financière.

« Dans une relation de couple, il y a autant de couples qu’il y a de façons de gérer l’argent. […] Il faut trouver quelque chose qui convient aux deux personnes et qui a été décidé ensemble », conclut-elle.


[1] Aux Éditions de l’Apothéose.

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Nathalie Savaria

Nathalie Savaria a été rédactrice en chef de magazines dans le domaine de l’immobilier commercial. Elle est aujourd’hui journaliste indépendante.