L’éducation financière en guise de réponse à l’anxiété des investisseurs

Par Richard Cloutier | 18 March 2025 | Last updated on 18 March 2025
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Jeune femme asiatique effrayée touchant son visage, fond de mur jaune.
Prostock-Studio / iStock

L’histoire le démontre, des périodes de turbulences économiques font partie du cycle normal, signale Julie Desmarais, directrice Investissement et Retraite, au Groupe Cloutier. Il est donc important pour le conseiller de demeurer à l’écoute de ses clients et de ses préoccupations, estime-t-elle.

« Il est tout à fait légitime de sentir une insécurité face aux fluctuations des marchés financiers suite aux récentes annonces. Il est essentiel de rassurer les clients pour confirmer que vous comprenez bien ses préoccupations », indique Julie Desmarais.

La réélection de Donald Trump à la présidence de la plus grande économie mondiale s’accompagne en effet de son lot d’incertitudes. Bien que sa victoire ait instantanément suscité l’engouement des marchés financiers et fait bondir le dollar américain, les indices boursiers, les valeurs pétrolières américaines, et même celle du bitcoin, les annonces faites par la suite concernant la politique commerciale et extérieure du pays, parfois contradictoires, ont été accueillies beaucoup plus froidement par les marchés.

Les promesses faites en campagne électorale portant sur des baisses d’impôts, la déréglementation du secteur financier et l’assainissement des finances publiques sont ainsi passés au second plan dans l’actualité.

L’attention des consommateurs et des investisseurs est maintenant portée sur les annonces de droits de douane punitifs imposés auprès des principaux partenaires commerciaux du pays, et les risques susceptibles d’en découler, tels qu’une nouvelle flambée de l’inflation, voire une récession.

« Il n’y a rien de pire pour l’économie que l’incertitude », réagissait d’ailleurs le premier ministre du Québec, François Legault, le 12 février dernier, en évoquant « l’incertitude économique engendrée par l’administration Trump ».

Il ne pouvait mieux exprimer la situation. Un sondage de CPA Canada et de BDO Solutions à l’endettement publié le 4 mars 2025 signale que 75 % des Québécois constatent que le climat économique général a une incidence sur leur bien-être financier.

L’enquête montre que 81 % des Québécois ont ajusté leurs stratégies financières en raison de l’incertitude économique actuelle. Parmi les répondants, 65 % ont désigné la réduction des dépenses et 20 % le remboursement des dettes comme leurs priorités. Par ailleurs, 14 % ont évoqué une augmentation de l’épargne et 9 %, une diversification de leurs placements. Seuls 19 % des répondants ont choisi de maintenir le statu quo et n’ont apporté aucune modification dans leurs stratégies financières.

UN MOT D’ORDRE : PATIENCE

Un conseiller à l’écoute, disponible et proactif peut se révéler rassurant pour ses clients, affirme Julie Desmarais, selon qui la patience est de mise lorsque des turbulences économiques surviennent. « Il est important de ne pas laisser les émotions dicter des actions impulsives. Le temps et la persévérance sont souvent plus rentables à long terme. »

Bien qu’une période de volatilité puisse offrir des occasions de réajuster les portefeuilles, Julie Desmarais insiste sur le fait que le rôle du conseiller est de revenir sur le plan établi à la base avec ses clients et de rappeler l’importance des objectifs à long terme. « Les fluctuations des marchés font partie du processus d’investissement à long terme. Rappeler les raisons pour lesquelles le client a investi au départ peut l’aider à se recentrer. ».

C’est d’autant plus vrai dans un contexte de perturbation économique. « Changer sa stratégie de placement quand les marchés sont instables peut s’avérer un choix coûteux. Qui peut anticiper l’évolution des marchés ? », questionne-t-elle.

Francis Gingras Roy, conseiller en placement principal chez Gestion de patrimoine Manuvie, partage cet avis. Il signale qu’une stratégie à long terme est essentielle, car les marchés sont intrinsèquement volatils et les événements ponctuels, aussi importants soient-ils, ne dictent que rarement les résultats à long terme. « L’histoire montre que les marchés ont tendance à se remettre des chocs politiques et économiques, récompensant ainsi les investisseurs disciplinés qui maintiennent le cap », affirme-t-il.

Une stratégie à long terme solide doit également être flexible et permettre des révisions périodiques afin de s’aligner sur l’évolution des conditions économiques et des objectifs personnels, ajoute toutefois le conseiller. « L’essentiel est d’éviter les décisions réactionnaires fondées sur les bruits à court terme, tout en conservant un portefeuille conçu pour résister à l’incertitude. »

En bref, c’est la discipline à long terme, et non la panique à court terme, qui conduit à un succès durable en matière d’investissement, selon Francis Gingras Roy.

L’ÉDUCATION COMME OUTIL STRATÉGIQUE

« Un conseiller doit aider ses clients à développer leur intelligence émotionnelle face à leur situation financière », estime Francis Sabourin, gestionnaire de portefeuille et conseiller en placement chez Patrimoine Richardson.

Évoquant des corrections passées, comme celle survenue en mars 2020 en marge de la pandémie de la COVID-19, et l’évolution du marché boursier depuis cet événement, le planificateur financier rappelle que les marchés « carburent souvent aux émotions ». C’est pourquoi un conseiller est bien positionné pour aider ses clients « à gérer, accepter et rationaliser les fluctuations des marchés financiers et des portefeuilles », selon lui.

Afin d’épauler ses clients face à l’incertitude des marchés financiers, Julie Desmarais utilise un tableau sur le cycle émotionnel des placements, « afin qu’ils sachent qu’ils ne sont pas les seuls investisseurs à vivre des émotions, que c’est même tout à fait normal ! »

« L’éducation financière face aux fluctuations des marchés financiers est cruciale pour aider les clients à comprendre les risques, prendre des décisions éclairées et gérer leurs investissements de manière plus sereine. Elle devrait faire partie de chacune des rencontres clients », ajoute Julie Desmarais.

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Elle estime d’ailleurs que le moment propice pour discuter de la question entourant la fluctuation des marchés avec ses clients « est dès l’ouverture de compte, lors de l’établissement du profil investisseur ». C’est un excellent moment, dit-elle, pour échanger avec eux et illustrer les conséquences liées à des baisses potentielles de leur portefeuille selon leur niveau de risque.

« Si le profil du client illustre que son portefeuille peut osciller entre -20 % et +25 %, le conseiller peut échanger avec lui afin de déterminer sa réaction face à un relevé de compte qui indique que le montant de 100 000 $ investi, par exemple l’an dernier, vaut aujourd’hui 80 000 $. Est-ce que la lecture de son relevé de compte l’empêchera de dormir ? Est-ce que l’inquiétude sera trop grande dans cette situation ? Il est primordial pour le conseiller de s’assurer que son client comprend bien les risques », illustre Julie Desmarais.

Il peut être judicieux pour un conseiller de bâtir une lettre financière à l’intention de ses clients, afin de les tenir informés de ce qui se passe sur les marchés et d’apporter des recommandations ou des conseils par la même occasion, suggère-t-elle. « Bien que cela ne remplace pas le fait de communiquer directement avec certains clients pour s’assurer qu’ils sont confortables avec la volatilité des marchés et les annonces faites dans les médias, l’envoi d’une lettre financière par courriel permet de maintenir un contact avec eux », affirme Julie Desmarais.

Francis Gingras Roy abonde dans le même sens. « La discipline émotionnelle est tout aussi importante que les connaissances financières lorsqu’il s’agit d’investir avec succès. L’incertitude des marchés peut provoquer de l’anxiété et conduire à des décisions impulsives qui peuvent nuire aux résultats financiers à long terme. »

Selon lui, l’éducation financière doit notamment aider les clients à comprendre les cycles du marché et à gérer les biais comportementaux. L’objectif consiste à amener les clients à reconnaître que la volatilité est normale, de manière à réduire la peur pendant les périodes de ralentissement. De même, « l’enseignement de concepts tels que l’aversion aux pertes et le biais de récurrence aide les clients à éviter les réactions émotionnelles », ajoute-t-il.

L’éducation financière doit aussi amener les clients à se concentrer sur les objectifs à long terme et à développer des stratégies d’adaptation. « Encourager les clients à éviter les médias sensationnalistes et à maintenir une approche disciplinée et diversifiée peut atténuer le stress », affirme Francis Gingras Roy. Dans le même temps, développer de tels réflexes « permet de détourner l’attention des bruits à court terme au profit d’un plan financier bien structuré et apporte la tranquillité d’esprit », selon lui.

Pour Francis Gingras Roy, les occasions permettant d’informer et d’éduquer les clients sont variées. Il évoque notamment :

  • l’organisation de sessions régulières sur les tendances économiques, les taux d’intérêt et les événements géopolitiques ;
  • le partage de résumés clairs et sans jargon des événements économiques et de leur impact potentiel,
  • ainsi que le partage de publications financières réputées, tout en évitant les médias sensationnalistes de manière à fournir des informations équilibrées.

Bien que tous ces canaux ne soient pas adaptés à chacun, il s’agit d’options que tout conseiller devrait explorer, selon lui.

« En intégrant la résilience psychologique dans l’éducation financière, les conseillers aident leurs clients à rester confiants et à éviter les erreurs coûteuses dues à la panique », affirme Francis Gingras Roy.

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Richard Cloutier

Richard Cloutier est rédacteur en chef de Finance et Investissement et de Conseiller.ca. Il a été Adm.A. de 1995 à 2012 avant de se consacrer au journalisme. Il a notamment écrit pour La Presse et Les Affaires.