L’investissement responsable et les jeunes générations

Par Nathalie Savaria | 22 April 2025 | Last updated on 4 June 2025
7 min read
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Gracieuseté FBN

Pour les jeunes investisseurs qui s’intéressent à l’investissement responsable, il est essentiel de bénéficier des conseils et de l’accompagnement d’experts. Or, cela n’est peut-être pas à la portée de tous.

Il y a une décennie environ, Johanne Claveau, conseillère principale en gestion de patrimoine et gestionnaire de portefeuille, Financière Banque Nationale — Gestion de patrimoine, et Allan Xavier, conseiller en gestion de patrimoine, Financière Banque Nationale — Gestion de patrimoine, avec qui elle travaille en tandem au sein du Groupe Claveau, ont commencé à s’intéresser à l’investissement responsable (IR).

« Allan et moi avons joint la Financière Banque Nationale en août 2018. Quelques années auparavant, vers 2015, donc bien avant la grande vague de l’investissement responsable, une cliente ʺprécurseureʺ nous questionnait et nous mettait au défi. Nous lui avons demandé de nous donner du temps pour nous pencher sur la question. Finalement, elle a été patiente et elle nous a accompagnés. Nous avons bâti un portefeuille spécialement pour elle et aujourd’hui, c’est toujours notre cliente », raconte Mme Claveau.

C’est dans ce contexte que les deux gestionnaires de patrimoine ont décidé de se spécialiser en IR, se faisant accompagner dans leur démarche par Rosalie Vendette, une sommité en matière d’ESG (environnement, social et gouvernance). En 2020, ils ont obtenu la certification de l’Association pour l’investissement responsable (AIR). Dans l’intervalle, ils ont aussi mené deux sondages auprès de leur clientèle, dont le second, portant sur les facteurs ESG, en a confirmé l’intérêt.

Le Groupe Claveau s’est également doté d’outils de recherche, s’abonnant à Sustainalytics (racheté en 2020 par Morningstar), ainsi qu’à la base de données Morningstar qui inclut un module ESG. Ces outils donnent accès aux cotes des différentes compagnies individuelles, mais aussi à une analyse des fonds qui constituent ses différents portefeuilles. D’autres outils destinés à nourrir leur analyse se sont ajoutés depuis, comme Refinitiv de Thompson.

« C’est un peu plus accessible maintenant, mais au-delà de la notation, de la cote, du filtre, il faut ajouter le jugement et la connaissance des différentes compagnies et entreprises », souligne Allan Xavier.

DE JEUNES INVESTISSEURS AU PROFIL DIFFÉRENT

Les jeunes investisseurs se distinguent des générations précédentes par « une aisance supérieure avec la technologie et peut-être une certaine propension à faire plus de recherches par eux-mêmes, notamment sur Google. [Ils sont également attirés par] des solutions de type robots-conseillers », qu’ils perçoivent comme plus abordables, selon M. Xavier.

Ce qui leur manque, ajoute-t-il, c’est une information qui soit personnalisée.

« Il y a beaucoup de bonnes informations disponibles, mais en matière de finance et de placement, d’assurance et en gestion de patrimoine, ça prend de l’information qui est adaptée à sa situation. C’est peut-être là que le bât blesse. »

D’après Johanne Claveau, les jeunes investisseurs se tournent vers l’IR en raison de diverses inquiétudes.

« Il y a beaucoup d’éco-anxiété. Ils sont inquiets au sujet de l’environnement, de l’accès à la propriété. Ils ne voient pas l’avenir nécessairement en rose. Puis, ils veulent voter avec leur argent. Donc, ils veulent investir selon leurs valeurs. Ça nous a amenés à offrir des solutions personnalisées pour répondre à ce besoin-là. »

Allan Xavier remarque aussi que les jeunes nés « en cette ère de l’information » sont davantage informés sur les scandales sociétaux qui font les manchettes et au sujet des changements climatiques. Ce niveau de sensibilisation plus élevé explique un peu, selon lui, l’attrait qu’ils ont pour des solutions en cohérence avec leurs valeurs. 

UN ACCÈS UN PEU COMPLEXE

Pour un jeune investisseur qui souhaiterait investir de manière responsable, l’accès à cette expertise reste toutefois complexe. Après l’engouement pour les fonds ESG de 2020-2022, lorsque les lancements de nouveaux produits faisaient la une, l’IR semble être passée au second plan, souligne Priti Shokeen, dans un article publié sur le site de l’AIR.

Une étude menée par l’association en 2024 révèle également un retard dans l’adoption de l’IR par les conseillers par rapport aux investisseurs et aux sociétés d’investissement. Selon cette étude, seulement 14 % des conseillers proposent des informations et des fonds IR à leurs clients, alors que 90 % prévoient une croissance dans les années à venir. Les conseillers qui proposent l’IR le font en raison de la demande des clients (37 %), de leurs propres intérêts et recherches (25 %) et du soutien des grossistes (19 %). Ceux qui ne le font pas évoquent des préoccupations liées à l’écoblanchiment (35 %) et un manque d’expertise ou d’occasion (43 %).

Johanne Claveau souligne que, pour offrir des services d’IR, un professionnel doit adopter une démarche structurée exigeant efforts, temps et argent.

« Il faut faire ses devoirs comme conseiller en placement ou gestionnaire de portefeuille. Il faut avoir une opinion aussi. Il y a des gens qui vont dire que vous ne pourrez pas faire d’aussi bons rendements, par exemple, si vous investissez selon ces critères-là. Ce qui est faux. »

De même, il faut être prêt à faire preuve d’ouverture et être à l’écoute des clients.

« Être mis au défi comme nous l’avons été il y a plusieurs années demandait une ouverture d’esprit. Il fallait être avides d’améliorer notre offre de services et de répondre aux besoins de nos clients », fait-elle valoir.

Pour les jeunes, faire affaire avec des experts tels que des gestionnaires de portefeuille et des conseillers de plein exercice peut aussi comporter des barrières initiales, notamment en raison du montant minimal d’investissement. Ainsi, les jeunes investisseurs du Groupe Claveau sont souvent les enfants de ses clients, suivant une approche familiale.

« Ça prend un minimum de quelques centaines de milliers de dollars d’actifs, signale Allan Xavier. Quand on est jeune, qu’on finit ses études et qu’on commence à fonder une petite famille, on n’a pas nécessairement ce capital-là pour pouvoir avoir accès à des gens comme Johanne et moi. On se tourne alors vers des solutions toutes faites, dont la qualité peut varier. »

De plus, les jeunes investisseurs manquent parfois d’informations pour bien expliquer leurs besoins.

« On peut être en train de cogner à différentes portes sans pouvoir définir ce qu’on cherche. Parfois, des clients nous ont dit qu’ils ne voulaient pas être impliqués dans l’industrie pétrolière. Est-ce que cela inclut les transports et les industries connexes ? Donc, il faut aller un peu plus loin. Pour les jeunes investisseurs, souvent, l’idée de base est là, mais dans la formulation du besoin, ça prend de l’accompagnement », dit-il.

Cette information peut également manquer aux conseillers à qui ils peuvent avoir accès.

« Dans notre industrie, beaucoup de travail doit encore être fait pour amener le niveau de connaissances plus loin qu’une simple déclaration générale, pour comprendre les nuances. C’est un travail de plusieurs années que de se plonger dans les différentes nuances et définitions et pouvoir être transparent avec le client pour l’exprimer », estime cet expert.

Un autre obstacle concerne les définitions mêmes de l’IR.

« L’investissement responsable, c’est large », lance Allan Xavier, rappelant que l’industrie travaille en ce moment à standardiser les définitions, afin de rendre le sujet plus accessible.

« [Avec Joahnne], nous avons choisi l’approche d’intégration, c’est-à-dire que dans notre processus de prise de décision, nous intégrons les critères ESG. Dans notre position, précise-t-il, nous devons pouvoir livrer un rendement optimal ajusté pour le risque. Et les facteurs ESG constituent pour nous des risques qui, parfois, ne sont pas tangibles à court terme, mais qui peuvent l’être à long terme. […] De ce point de vue, nous sommes dans la minimisation du risque et dans l’optimisation des rendements. »

RENTABLE, L’IR ?

Pour les deux gestionnaires, affirmer que l’IR n’est pas rentable est incorrect.

Allan Xavier rappelle qu’il est essentiel de définir sa position sur le spectre de l’IR.

« Pour notre clientèle, l’aspect financier est toujours important. Ce qu’ils veulent, ce sont des placements qui reflètent leurs valeurs et une approche qui en tienne compte. Et pour nous, c’est un rendement ajusté au risque. »

Concernant les jeunes investisseurs, « ils vont généralement nous faire part de leurs préoccupations. Mais ce qu’ils comprennent, c’est que nous allons gérer leurs actifs pour optimiser leurs résultats, tout en tenant compte de ces principes. »

Quant aux critères ESG comme tels, leurs jeunes clients n’en font pas mention actuellement.

« Je pense que c’est aussi lié à vos interventions, vous, les journalistes et les médias, estime Johanne Claveau. Comment allez-vous en parler dans le futur ? Est-ce que vous allez remettre ce sujet à l’ordre du jour ? Je crois que l’intérêt va resurgir si les gens en entendent parler. »

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Nathalie Savaria

Nathalie Savaria a été rédactrice en chef de magazines dans le domaine de l’immobilier commercial. Elle est aujourd’hui journaliste indépendante.