Prendre sa place sans s’excuser

Par Carole Le Hirez | 6 March 2026 | Last updated on 19 February 2026
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Annie Laliberté. Photo gracieuseté.

À l’époque où elle étudiait la finance à HEC Montréal, les femmes qui s’orientaient vers la gestion de portefeuille se comptaient sur les doigts d’une main. Annie Laliberté était une de celles-là. Vingt-cinq ans plus tard, après avoir gravi les échelons jusqu’à la tête d’une équipe de gestion d’actions mondiales chez Addenda Capital, elle écrit un nouveau chapitre de sa carrière et se joint au groupe financier De Champlain. Portrait d’une femme qui a appris, parfois à la dure, à ne jamais laisser quiconque lui voler sa place.

Sur la photo de sa cohorte de HEC Montréal en 2000, la parité hommes-femmes semble presque atteinte. Mais cette égalité n’est qu’une apparence. « Toutes les femmes allaient ensuite du côté de la finance corporative. On était très peu [de filles] du côté investissement. Dans le cours de gestion de portefeuille, je pense qu’on était trois et quatre dans le cours de salle de marché », se souvient-elle.

Diplômée d’un baccalauréat en administration avec spécialisation en finance et titulaire du titre de CFA, Annie Laliberté a débuté sa carrière chez Jarislowsky Fraser, dans l’équipe d’actions internationales, qu’elle suivra pendant la majeure partie de sa vie professionnelle. « La firme est reconnue pour avoir une très forte éthique de travail. J’y ai énormément appris », assure-t-elle.

Elle poursuit l’aventure chez Placements TAL, absorbé par Gestion d’actifs CIBC en 2001, avant de se joindre à Addenda Capital. Elle y grandit sous l’aile de son mentor et patron pendant près de 20 ans, Ian Scullion, responsable de la gestion des portefeuilles d’actions étrangères.

« Mon objectif, c’était d’avoir son job un jour. J’étais très à l’aise avec ça. Ça n’a jamais été un secret », dit-elle. Et à aucun moment, son patron ne s’est senti menacé par cette ambition. Au contraire. Il a guidé sa protégée et l’a poussée à s’affirmer. 

Pendant longtemps, Annie Laliberté a été la seule femme de son équipe. « On m’a souvent prise pour l’adjointe. On me demandait d’aller chercher les cafés, de débarrasser la salle après une réunion. Lorsque j’arrivais pour une présentation, si j’étais accompagné d’un collègue, 80 % du temps, les gens supposaient que c’était lui le gestionnaire de portefeuille », raconte-t-elle.

Le tournant ? Une conversation avec son mentor. Alors qu’elle se laisse intimider en réunion, il la confronte : personne ne connaît mieux les dossiers qu’elle. Elle doit prendre sa place. « Au début, ça a été difficile, mais à chaque rencontre, j’essayais de garder ça en tête. Puis c’est devenu naturel et par la suite, je n’ai plus jamais eu peur. »

Cette leçon a mis du temps à s’ancrer chez Annie Laliberté, mais elle est devenue le fondement de son leadership. Une fois à la tête de son équipe, elle a choisi de recruter des personnes très ambitieuses, sans craindre qu’elles aspirent un jour à occuper son poste. À ses yeux, cette posture fait partie intégrante d’un processus naturel de relève. La confiance en soi permet d’encourager le talent et l’ambition autour de soi, plutôt que de les freiner.

Au terme de sa trajectoire chez Addenda Capital, Annie Laliberté dirigeait une équipe de six personnes gérant environ deux milliards de dollars d’actifs, répartis en trois mandats d’actions internationales, mondiales et américaines.

Sa carrière dans les marchés institutionnels lui a permis de rencontrer des personnalités « incroyables » et de vivre des moments « inoubliables ». Elle a interrogé des PDG d’entreprises aux quatre coins du monde, dont Martin Sorrell, ex-dirigeant du géant publicitaire WPP. « Je me suis sentie assez privilégiée d’avoir une discussion avec lui sur sa stratégie. Cette rencontre m’a marquée », confie-t-elle.

Elle a aussi transmis une devise à son équipe : « Préparez-vous pour l’apocalypse. » Autrement dit, une préparation rigoureuse est la clé, que ce soit pour une présentation, une rencontre client ou un entretien avec un PDG.

LE COURAGE DE CHANGER

Après 25 ans à vivre au rythme des marchés — sans jamais vraiment décrocher, même en vacances (« Tu regardes toujours ton téléphone ») — elle éprouve le besoin d’avoir une vie plus équilibrée. Une réflexion plus large s’impose alors : quel impact veut-elle avoir pour la suite ?

En décembre 2025, elle rejoint De Champlain Groupe financier, un cabinet de gestion de patrimoine relié à Investia, qui privilégie le contact humain direct. « J’ai le sentiment qu’on y aide vraiment les gens à réaliser leurs rêves. En investissement institutionnel, on sait que l’on aide des retraités, mais on ne les voit jamais. Là, c’est différent. » Elle siège au comité de surveillance des portefeuilles et se prépare à exercer comme conseillère auprès des clients une fois son enregistrement auprès des autorités réglementaires complété.

Le changement est de taille. « C’est un environnement complètement différent. Ce ne sont ni les mêmes outils ni les mêmes processus. » Elle lâche Bloomberg pour Morningstar. Elle découvre de nouvelles ressources, mais conserve ses réflexes d’analyste : « Je ne prends pas la parole d’un fournisseur de fonds pour argent comptant. J’aime faire mes propres recherches. »

Fidèle à son ADN analytique, avant d’effectuer ce pivot, elle a consulté autour d’elle, questionné des personnes ayant effectué un changement similaire, dressé des colonnes de « pour » et de « contre ». Mais elle a aussi écouté son intuition. « Une décision de carrière ne se résume pas à un fichier Excel. Il faut écouter son intuition. »

Au fil des années, Annie Laliberté a compris une chose : on ne réussit pas durablement en essayant d’entrer dans un moule. « Longtemps, j’ai pensé qu’il fallait agir d’une certaine façon pour être reconnue. Puis j’ai réalisé que l’authenticité est une arme beaucoup plus puissante. »

Elle insiste sur l’importance de la diversité, pas seulement de genre, mais de parcours, de personnalité et de style de leadership. « L’investissement gagne à multiplier les points de vue. Il faut sortir du moule. Tu ne peux pas réussir si tu caches ta vraie nature. »

INSPIRER LA RELÈVE

En marge de sa transition professionnelle, Annie Laliberté s’implique au sein de l’organisme VersaFi, anciennement Women in Capital Markets, une organisation à but non lucratif pancanadienne dédiée à l’avancement des femmes dans l’industrie financière.

Elle y codirige le comité étudiant du Québec et participe notamment au Job Shadow Day, une journée d’immersion qui a lieu cette année le 22 avril en partenariat avec PSP Investissements et plusieurs autres institutions financières. Cette initiative permet à de jeunes femmes du secondaire et du cégep de découvrir concrètement les métiers de l’investissement. « On espère que ça germe un peu dans leur tête, et que, quand viendra le temps de faire leur choix universitaire, elles penseront à une carrière en finance. »

Annie Laliberté pose un constat : trop peu de jeunes femmes se projettent dans ces carrières, faute de modèles auxquels s’identifier. « Vous faites le tour de n’importe quel site web d’une firme en investissement, surtout au Québec : on manque de diversité. Ne pas être exposées à des gens qui nous ressemblent fait qu’on ne se voit pas prendre ce chemin-là. »

Les questions que lui posent les étudiantes aujourd’hui la surprennent encore. « Est-ce que c’est possible d’avoir une famille ? Que quelqu’un demande ça en 2026, c’est quand même assez ahurissant. » Elle y voit une responsabilité : montrer que les choses évoluent malgré les obstacles.

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.