Testament sans enfants

Par Ioav Bronchti | 9 March 2026 | Last updated on 3 March 2026
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Un couple assis à une table face à quelqu'un. L'homme signe un document.
shapecharge / iStock

Dans les décisions entourant notre testament, on est souvent influencé par la morale ou, autrement dit, par ce qu’on pense être « la chose à faire ».

À la blague (ou pas…), je dis souvent à mes collègues que, dès que mes enfants seront autonomes, je les déshérite. Le visage de mes interlocuteurs se crispe instantanément ! « Tu vas pas faire ça pour vrai !? ». Avouez que ça fait un peu mal, juste d’y penser…

Ce qui nous pousse à des décisions évidentes, c’est bien sûr l’amour de nos proches, mais on recherche toujours un peu « la chose normale à faire ». C’est que la morale nous atteint dans nos décisions. On appelle cela notamment le « biais de conformisme ».

La démonstration la plus flagrante en est, selon moi…

LA RÉFLEXION TESTAMENTAIRE DES PERSONNES SANS ENFANTS.

Si vous n’avez pas d’enfants, vos décisions sont, en effet, beaucoup moins influencées par la morale, puisque votre situation est toujours vue, malgré sa fréquence, comme exceptionnelle. Il n’existe pas, pour vous, de réponse pré-faite à la question : qui devrait recevoir vos biens à votre décès ?

Mes clients sans enfants, c’est flagrant, sont ceux qui modifient leur testament de la façon la plus drastique. Un client qui a 2 enfants, par exemple, en déshéritera très rarement. Les modifications à son testament viseront, plutôt, le plus d’équité possible entre ses enfants, une obsession généralisée pour des parents. Au contraire, mes clients sans enfants peuvent, alors que leur testament date d’à peine un an ou deux, déshériter leur neveu au profit d’autres, changer d’organismes bénéficiaires, ou même modifier la liste complète de leurs héritiers. Ils n’ont, parfois, que très peu d’attaches qui les lient moralement à leurs héritiers.

Plus que pour n’importe qui, j’ai besoin de comprendre, dans leur cas, l’idée sous-jacente de leur testament. Leur « pourquoi je donne ? ». Sans cela, le testament que l’on aura planifié perdra beaucoup de sa durabilité.

J’avais déjà traité de l’importance de qualifier le besoin, comme en médiation, lorsque l’on planifie une succession. Si on ne comprend pas le besoin de notre client, la solution qu’on propose a peu de chances d’être durable. Comment, alors, créer un testament flexible et durable, pour des clients qui ne sont pas enlisés dans le modèle normatif « au dernier vivant et sinon aux enfants ».

FOUILLER

Si vos clients qui ont des enfants vous disent vouloir leur léguer leurs biens, vous n’allez pas demander s’il n’y a pas un neveu, quelque part, qu’ils préfèrent à leurs enfants…

Avec les clients sans enfants, cet exercice est nécessaire. Car eux-mêmes, souvent, n’ont pas envisagé tous les légataires possibles. Ce n’est qu’en y pensant, un jour, par hasard, qu’ils vont sentir la nécessité d’inclure de nouveaux héritiers dans leur testament.

LA FAMILLE DE DEUXIÈME, TROISIÈME, ET HUITIÈME DEGRÉ

On fouille donc la situation familiale. Pour chaque neveu chanceux, il faut se demander pourquoi il reçoit. Est-ce pour donner un coup de pouce ? Pour encourager un projet particulier (études, voyage, immeuble, etc.), pour lequel un montant précis conviendrait mieux qu’un pourcentage ? Parce qu’il manque de sous, qu’on pourrait combler par une fiducie ? Ou… parce qu’on ne sait pas à qui donner ?

Inversement, il faudrait demander qui sont les autres personnes qui ne sont pas nommées dans le testament. Autres neveux ? Frères et sœurs ? Parents ? Et pour chacune de ces personnes, comprendre la raison du choix d’exclure.

Non non, Henri n’aura rien, ça fait deux ans qu’il ne m’appelle même plus à Noël, alors qu’on l’avait aidé pour ses études…

Ce cas réel a une suite. Ma cliente a subi un ACV après avoir exclu Henri, qui n’a pas hésité à consacrer énormément de temps et d’énergie à l’aider, sans compter ni temps ni dépenses. Peut-être que, si elle lui avait demandé pourquoi il n’appelait plus, elle se serait rendu compte du désarroi temporaire qu’il vivait, et aurait même pu l’aider, redonnant un souffle positif à leur relation et à leurs vies respectives ? Et il n’aurait pas été déshérité. Je ne peux pas dire, ici, que les volontés de Madame se sont concrétisées dans son testament. Elle voulait exclure ceux qui se désintéressaient d’elle. Et Henri, manifestement, n’aurait pas dû en faire partie.

Comme souvent, un appel pour prendre des nouvelles, une discussion sur ce que les gens vivent et qui expliquerait leur éloignement, pourrait faire en sorte que le testament demeure proche des volontés réelles de nos clients.

Plus clairement, si le besoin est d’exclure une personne qui s’est éloignée, assurons-nous tout d’abord que cet éloignement est réel.

Et pour ceux qui reçoivent, adaptons le legs à la volonté (legs à titre particulier, universel, en fiducie…).

LA FAMILLE PROCHE

Mes frères et sœurs auront tout. Si l’un est décédé, les autres frères et sœurs vivants auront leur part.

J’ai souvent reçu cette demande. En creusant, je me suis aperçu, dans bien des cas, que les frères et sœurs n’ont pas besoin de sous. Ce type de legs, dicté par une morale familiale, laisse énormément au hasard. La sœur survivante aura le privilège de tout recevoir, puis le léguer à qui elle voudra. Si on « tombe » sur celle qui n’a pas d’enfants, elle non plus, nos clients veulent-ils vraiment que leurs économies finissent dans les mains d’un groupe religieux auquel ils n’adhèrent aucunement ? Ou dans les mains de la voisine de leur sœur ?

Pour éviter le côté hasardeux, il faut encore creuser le besoin. Pourquoi ils lèguent à leur fratrie ? Quelques exemples de solutions adaptées :

               Parce que la famille, c’est important !

Veiller à protéger les souches, et permettre aux neveux et nièces de récupérer la part de leur parent prédécédé. Éviter donc la loterie qui donnerait tout au frère survivant, et donc à sa lignée.

               Parce qu’ils ont moins de sous que moi

Déterminer le besoin, faire des legs précis de sommes d’argent, des legs déterminables par calcul en fonction de l’âge et des besoins (exemple : 100, moins l’âge, multiplié par 30 000$), créer une fiducie qui contrôle la transmission au-delà du premier décès, etc.

               Parce que je veux qu’ils sachent que j’ai pensé à eux

 Un montant d’argent serait-il convenable ?  

L’ENTOURAGE, SI AIDANT

Dans les successions qui m’ont le plus ému, j’ai vu des voisins recevoir des montants importants, sans avoir rien demandé en retour. Je cite mon préféré (je pense encore souvent à vous, Valérie) :

« Pour résumer le testament, donc, vous recevrez donc tous ses biens meubles et immeubles » « Quoi ? Tous ses meubles ? Mais c’est énorme !! » « Non, tous les meubles et immeubles, ça veut dire tout tout tout… donc environ 1,2 M$ »

Ces legs « surprise » sont magnifiques, car ils sont faits par pur mérite, et sans que rien n’ait été exigé. Ils correspondent donc à un besoin réel et durable de nos clients.

Mais, je sais que vous y pensez déjà en lisant ceci, il est très difficile de départager ces legs de ceux qui répondent à une pression ou un abus.

Un début de solution est de, candidement, demander à se faire raconter ce que la personne fait pour nos clients. Partager des histoires positives de notre vécu et de celui d’autres clients pour approfondir la conversation et obtenir plus de contexte.

À une personne qui nous rend service couramment, il est logique d’offrir une récompense. Mais tout donner, est-ce vraiment l’équité qu’on recherche ? Est-ce peut-être excessif ? Votre voisine vous aide quotidiennement ? Vous avez peut-être les moyens de lui offrir une rémunération, qu’elle mérite amplement, pour vous sentir quitte de l’aide qu’elle vous apporte. Cette rémunération s’arrêterait si le service s’arrête, créant ainsi une réelle contrepartie justifiée.

Même si elle est avec vous 2 jours par semaine depuis deux ans, si vous décédez demain, lui léguer 800 000$, est-ce vraiment ce que vous considérez juste ? Si oui, super ! On fait ça ! Mais dans plusieurs cas, on voit les clients réaliser que le legs ne devrait pas être une rémunération. Une cliente a déjà inscrit au testament un legs déterminable, encore là, qui correspondait à l’année du décès, moins l’année du testament, fois 20 000$. Ainsi, 20 000$ par année de compagnonnage. Pourquoi pas ?

LA PHILANTHROPIE, OH OUI !

S’il y a une chose que je ne fais pas, dans ma pratique, c’est pousser un client à donner à quelqu’un qu’il ne souhaite pas avantager.

Mais — la limite est-elle fine ? —, quand on amorce une discussion philanthropique, je ne pense pas qu’on peut se limiter à « voulez-vous donner à la bienfaisance ? ».

Encore ici, le besoin doit être creusé.

Non ? vous ne voulez pas donner à la philanthropie ? Pourquoi ?

Dans plusieurs discussions, on découvre que ce sont les organismes que nos clients connaissent qui ne les intéressent pas. Ils ont été trop achalés, pas impressionnés par les salaires de dirigeants, par la portion de legs qui ne finit pas à la bonne place, le côté « pas assez local » de l’organisme, etc.

La philanthropie contient tout, ou presque. En l’absence d’héritier évident pour nos clients, il faut donc prendre beaucoup de temps pour proposer toutes sortes d’œuvres philanthropiques. Pas nécessairement parler d’organismes, mais d’œuvres.

Mon client Marcel, agriculteur, ne voulait rien laisser à sa blonde, mais ne savait pas à qui donner. On a eu trois discussions, pendant lesquelles on détaillait sa famille éloignée, les raisons de ne pas donner à sa blonde, et bien sûr, des œuvres philanthropiques. J’ai commencé par les stéréotypes agricoles : animaux, aide aux agriculteurs en démarrage, sensibilisation aux enjeux agricoles, etc. Rien. Je n’ai pas lâché : œuvres religieuses, hôpitaux, recherche médicale. Rien. J’ai été bien plus précis : la prévention de certaines maladies, la recherche de pointe où le Québec excelle, l’accueil dans les hôpitaux et l’aide à trouver la maudite salle 31D du pavillon 14. Marcel semblait insensible. Quand je parlais de bienfaisance, je veillais à ne jamais mentionner deux fois la même œuvre. À un moment donné, j’ai mentionné, en passant « les maisons de transition pour personnes victimes de violence conjugale ». Marcel a littéralement crié : « Ça, je veux ça ! », et a mis en place dans son testament un fonds de bienfaisance (dotation) perpétuel dédié à cela.

Bien des articles décrivent magnifiquement les stratégies fiscales liées à ces legs. Je ne mentionne pas ici la fiscalité, car mon objectif est de déterminer le légataire, et la fiscalité doit passer en second. On ne préfère pas un organisme à un neveu, simplement parce qu’on paiera moins d’impôt…

CREUSER, MAIS JUSQU’À QUEL POINT ?

Se contenter de volontés testamentaires de nos clients, quand on sent qu’ils donnent sans vraiment savoir pourquoi, cela a deux conséquences. Leur testament a peu de chances d’être durable, et surtout, on les aura conseillés pour un legs qu’ils ne souhaitent peut-être pas faire.

C’est pour moi l’essence du conseil, de donner à nos clients l’élan d’aller dans leur propre direction. Les laisser décider par dépit, c’est aller à l’encontre de notre rôle.

Alors, jusqu’à quand on creuse ? Jusqu’à ce que l’étincelle, typique de ceux qui donnent généreusement, apparaisse. On doit sortir de la rencontre, sans aucun doute sur le fait que le client donne à qui il veut, et de la bonne façon.

Nos clients sans enfants ne sont pas guidés par la simple morale. Ils méritent, même si cela exige des efforts, un accompagnement sur mesure, et jusqu’au bout.

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Ioav Bronchti

Issu des universités de Sherbrooke, UQÀM et HEC, Ioav Bronchti est notaire et médiateur, spécialisé dans les conseils juridiques entourant la gestion de patrimoine. Passionné de droit et de rapports humains, il explore depuis plusieurs années les meilleures pratiques afin de rassurer ses clients quant à la transmission d’un patrimoine libre de toute contrainte et de tout risque.