Bien gérer le risque de longévité

Par Alizée Calza | 17 June 2025 | Last updated on 17 June 2025
8 min read
Une jeune femme placée derrière une personne âgée avec les bras posés sur ses épaules, dans un geste très tendre. L'homme âgé tient une des mains de la jeune femme.
seb_ra / iStock

Le risque de longévité est sans doute l’une des pierres angulaires de la planification de la retraite. S’il s’agit d’une des préoccupations majeures des planificateurs financiers (Pl. Fin.) dans l’élaboration des projections de retraite, les clients, eux, sont souvent réticents à aborder ce sujet. Pourtant, l’espérance de vie augmente, et avec elle le risque que les retraités vivent plus longtemps que prévu, ou pire, survivent à leurs ressources financières…

Pour éviter ce scénario catastrophe, Pascal Larivière, Pl. Fin., conseiller en sécurité financière, en assurance et rentes collectives, représentant en épargne collective et gestionnaire de division à IG Gestion de patrimoine, nous explique les bases du risque de longévité et les stratégies à adopter pour mieux le gérer.

UNE PERCEPTION ERRONÉE DE L’ESPÉRANCE DE VIE

Si certains clients évaluent correctement leur espérance de vie, la majorité a tendance à la sous-estimer, observe Pascal Larivière. Ce dernier attribue ce biais au fait que souvent les gens se réfèrent à ce qu’ils observent dans leur entourage.

« Les clients se projettent en fonction de l’âge de décès des gens d’aujourd’hui — leurs parents, leurs proches, leurs oncles et tantes — alors que leur espérance de vive est généralement plus élevée », indique l’expert, se référant aux Normes d’hypothèses de projection de l’Institut de planification financière (l’Institut).

Cette sous-estimation amène nombre de clients trouvent à juger les prévisions de leur Pl. Fin. comme étant trop conservatrices. Cette prudence, loin de les déranger, semble au contraire les rassurer, constate Pascal Larivière qui explique cela par la peur de manquer de liquidité à un moment de sa vie.

Cette crainte est facilement compréhensible puisqu’une mauvaise gestion du risque de longévité peut forcer les retraités à adapter leur train de vie, parfois de façon drastique : vente prématurée de leur résidence, ajustement de leurs standards de vie, ou, dans les cas extrêmes, recours à l’aide financière de leurs proches — une situation que plusieurs redoutent.

Ainsi, les clients préfèrent que leur Pl. Fin. fasse preuve de prudence et suive les Normes d’hypothèses de projection. À noter que, même en suivant ces normes, les professionnels de la finance prévoient souvent un coussin pour parer aux imprévus.

« Même si l’Institut base ses projections sur une espérance de vie allant jusqu’à 95 ans, nous n’adoptons généralement pas de die broke scenario, où l’on dépense son dernier dollar juste avant de décéder, précise Pascal Larivière. Même si l’échéance est fixée à 95 ans, nous préférons prévoir une marge de sécurité . À cet âge, il reste habituellement un actif, comme une propriété ou certains placements. Cela signifie que des liquidités seront encore disponibles si le client vit jusqu’à 99 ans. »

UNE VÉRITÉ DIFFICILE À ENTENDRE

Afin de sensibiliser ses clients au risque de longévité, Pascal Larivière évoque souvent la situation qui avait cours il y a une vingtaine d’années. À l’époque, les travailleurs prenaient leur retraite sensiblement au même âge qu’actuellement, mais l’espérance de vie se situait entre 75 et 80 ans environ. Il fallait donc prévoir le financement de seulement 10 à 15 années de retraite. Aujourd’hui, il est plutôt question de 20 à 30 ans de retraite, soit le double.

Selon Pascal Larivière, outre les mauvaises estimations, plusieurs personnes refusent tout simplement de croire qu’elles vivront aussi longtemps. Cela s’explique souvent par des expériences personnelles : des proches ayant connu une fin de vie difficile, parfois en CHSLD ou dans un état de santé dégradé. Ces souvenirs douloureux amènent les clients à dire qu’eux-mêmes ne souhaitent pas vivre aussi longtemps, ou du moins pas dans des conditions similaires.

« C’est très émotif, quand ils nous partagent ces préoccupations, confie l’expert. Mais ultimement ce ne sont pas eux qui décident… Notre travail, c’est de les ramener au volet rationnel. Nous devons leur faire comprendre que, même si ce n’est pas le scénario qu’ils souhaitent, il se pourrait que cela se produise. Mieux vaut donc avoir bien planifié sur le plan financier afin de préserver une qualité de vie conforme à leurs attentes. »

Évidemment, il existe des exceptions. Pour certains clients dont l’état de santé est particulièrement fragile, les projections sont revues à la baisse afin qu’ils puissent profiter au maximum de leur retraite. Mais encore une fois, les Pl. Fin. prévoient un coussin de sécurité, en cas de longévité prolongée, car les pronostics médicaux peuvent être déjoués.

LES ANGLES MORTS DE LA PLANIFICATION

Parmi les éléments trop souvent négligés en planification de retraite, la fiscalité figure en tête de liste, selon Pascal Larivière. « En matière de planification financière, j’ai l’impression que les gens décaissent comme les règles le dictent », constate-t-il.

Ainsi, nombre de clients commencent à décaisser leurs REER à 71 ans, comme l’exige la loi, sans prendre le temps d’analyser quelle serait la meilleure stratégie dans leur situation. « Ce qu’il faut viser, c’est un nivellement d’imposition, explique-t-il. On veut éviter de payer zéro impôt aujourd’hui et d’en payer de grosses tranches dans dix ans ! »

Dans cette optique, il ne s’agit pas de puiser d’abord dans ses CELI, puis de se concentrer sur son FERR. L’enjeu est plutôt de maintenir une charge fiscale relativement stable chaque année.

Une stratégie de décaissement bien pensée permet non seulement de mieux gérer ses liquidités, mais aussi de minimiser les risques de manquer de ressources en fin de retraite. Pascal Larivière insiste donc sur l’importance de déterminer un mix optimal de décaissement, en fonction des différentes sources de revenu et de choisir le bon moment pour demander les prestations gouvernementales.

« Il y a encore beaucoup de gens qui nous disent qu’ils désirent prendre leurs rentes gouvernementales dès qu’ils le pourront », déplorent-ils en ajoutant toutefois que la tendance semble être à la baisse. « Le mot commence à se passer : ça vaut la peine de les reporter ! »

Un autre problème en planification financière, selon lui, c’est le manque de révision du plan de retraite projeté. « Le client repart avec son plan en se disant : après telle année je retire tant dans tel compte, tant dans tel compte, je commence à prendre ma rente à tel âge, etc. Mais la vie n’est pas linéaire ! », rappelle-t-il.

Un héritage, un changement d’état de santé ou de situation familiale peuvent bouleverser les projections. « Ces éléments viennent complètement chambouler le plan ! C’est donc impératif que ce dernier soit revu annuellement », martèle l’expert.

Si la plupart des experts le font de façon proactive, d’autres attendent que la demande vienne de leurs clients. Or, ces derniers ne sont pas conscients qu’un élément important dans leur vie peut avoir un impact majeur sur leur plan financier.

En plus d’adapter la stratégie aux imprévus, une révision annuelle permet aussi de saisir les occasions d’investissement. Pascal Larivière donne l’exemple des taux d’intérêt particulièrement élevés observés en 2023-2024 — une belle occasion pour souscrire à une rente viagère que nombre de clients auraient pu manquer si leur plan n’était pas revu régulièrement.

DES PRODUITS INTÉRESSANTS

Certains produits financiers peuvent être particulièrement intéressants pour gérer le risque de liquidité. Pascal Larivière mentionne ainsi les rentes viagères, qui permettent de garantir un montant à vie. Ce type de produit peut offrir une belle sécurité pour les clients qui ne peuvent compter que sur les prestations gouvernementales et leurs placements.    

« La rente viagère vient geler une valeur de placement. Plus besoin ainsi de se soucier de la fluctuation des marchés, explique l’expert. Ça remplace en quelque sorte la prestation déterminée d’un employeur. »

Selon lui, de tels placements permettent également de réduire le stress financier des retraités, car ils assurent un revenu mensuel stable, peu importe la durée de la retraite.

Cela dit, certains clients demeurent réticents envers ce type de placements, car une fois l’argent transféré à l’assureur, il n’est plus accessible pour des besoins ponctuels. Pascal Larivière comprend cette réticence, mais précise qu’il n’est pas nécessaire de mettre la totalité du capital dans une rente. Cela permet d’en tirer les avantages sans sacrifier la flexibilité du client.

Un autre principe fondamental pour éviter de contrer le risque de longévité selon l’expert : la diversification. « C’est un principe de base, mais on revient toujours à ça », constate Pascal Larivière. Une bonne diversification permet de faire face à toutes les conjonctures de marché.

Outre cela, il recommande aussi de bien connaître ses besoins et de bien anticiper ses dépenses, afin d’éviter un épuisement trop rapidement du capital.

Par ailleurs, pour les entrepreneurs, la compagnie de gestion peut constituer un outil efficace dans une stratégie de retraite ou de succession. Toutefois, il précise que cette structure engendre des frais comptables supplémentaires et alourdit les obligations fiscales. Elle est donc mieux adaptée aux situations où un certain niveau d’actifs est atteint.

Enfin, pour ceux qui détiennent une société, des solutions comme l’assurance vie permanente détenue par l’entreprise peuvent s’avérer particulièrement efficaces pour optimiser la succession et réduire la facture fiscale.

DES OUTILS POUR LES PROFESSIONNELS

Pascal Larivière encourage les professionnels à éviter de faire leurs calculs « à la mitaine » sur des documents Excel, pour éviter les erreurs.

Il suggère plutôt d’utiliser des outils comme Conquest Planning qui permet notamment de simuler des milliers de scénarios de retraite en quelques secondes. « Cet outil nous permet de déterminer avec précision combien un client devrait retirer de chacun de ses comptes à la retraite », explique-t-il.

Un autre avantage, cet outil intègre les Normes de l’Institut. « Tout est là, tout est clé en main ! », s’enthousiasme-t-il.

Il souligne toutefois que pour les dossiers complexes, il est essentiel que les professionnels s’entourent d’autres experts. Car si l’outil est puissant et riche en fonctionnalités, encore faut-il bien comprendre toutes ses possibilités — certaines étant conçues spécifiquement pour des spécialistes dans des domaines connexes.

En conclusion, Pascal Larivière insiste sur l’importance cruciale de la planification de la retraite. « En tant que professionnels de la finance, nous avons un impact réel, que ce soit sur la réussite des individus ou sur le patrimoine qu’ils laisseront derrière eux. Quand l’argent a été bien géré, le client en profite ou en fait profiter sa famille ou des œuvres de bienfaisance. »

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Alizée Calza

Alizée Calza est rédactrice en chef adjointe pour Conseiller.ca et pour Finance et Investissement.