Caisses de retraite : naviguer entre instabilité géopolitique et devoir fiduciaire

Par Carole Le Hirez | 17 June 2025 | Last updated on 20 June 2025
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Concept de tremplin menant à un bon cheminement de carrière en évitant les pièges.
mikkelwilliam / iStock

L’environnement mondial instable oblige les caisses de retraite à adapter leurs stratégies d’investissement.

La géopolitique et les perturbations économiques influencent désormais directement la construction des portefeuilles et la gestion des risques. C’est ce qu’ont souligné des experts lors du 25e séminaire annuel de l’International Foundation of Employee Benefit Plans, qui s’est tenu le 29 mai à Montréal.

LA GÉOPOLITIQUE S’INVITE DANS L’ANALYSE DES RISQUES

Les tensions mondiales croissantes poussent les gestionnaires à intégrer plus fermement la géopolitique dans leurs processus décisionnels. Des experts de la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM tels que Charles-Philippe David, président de l’Observatoire sur les États-Unis, et Sami Aoun, directeur de l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, ou encore le journaliste et ex-délégué du Québec en Chine Jean-François Lépine ont notamment exposé les risques associés aux relations sino-américaines, aux conflits au Moyen-Orient et à l’environnement géopolitique global.

« Le contexte mondial actuel pousse les gestionnaires à accorder une place croissante à la géopolitique dans leur analyse des risques, tant la prise de décision devient complexe. Le risque géopolitique, tout comme celui lié aux perturbations économiques, est un enjeu majeur, particulièrement surveillé par les caisses de retraite et les fiduciaires », indique Sonia Massicotte, avocate et conseillère principale chez PBI.

LE DÉFI DE CONCILIER RENDEMENT, PRUDENCE ET DIVERSIFICATION

Alors que le Canada souhaite attirer davantage d’investissements étrangers, des experts rappellent que la diversification des placements reste une exigence fondamentale du devoir fiduciaire. Les caisses de retraite doivent donc maintenir une diversification géographique adéquate, comme l’exige leur devoir de diligence.

« On ne peut pas se permettre d’être surconcentré au Canada, même si notre marché immobilier, par exemple, offre des occasions intéressantes », souligne Olivier Houde, conseiller en gestion d’actifs chez PPI. Il signale que « les revenus fixes canadiens constituent déjà une part importante des portefeuilles, mais il faut maintenir une exposition internationale suffisante pour atténuer les risques propres à un seul marché ».

Ce principe de diversification est d’autant plus important que le contexte fiscal américain évolue. Les discussions en cours sur la révision de certains traités fiscaux bilatéraux et les intentions affichées par Donald Trump de faire baisser la valeur du dollar américain préoccupent les gestionnaires.

Étant donné l’importance des investissements canadiens en dollars US, la gestion du risque de change est devenue une priorité des gestionnaires d’actifs. « L’exposition au billet vert est considérable pour nos caisses de retraite. On travaille à mieux quantifier cette exposition et à la couvrir activement, sans objectif spéculatif, pour limiter les effets de la volatilité monétaire », indique Olivier Houde.

GESTIONNAIRES QUÉBÉCOIS: COMPÉTENCE AVANT TOUT

Dans le marché mondialisé, les gestionnaires québécois occupent une place variable selon les segments de marché. Ils sont plus présents dans les marchés publics (actions et obligations), plus accessibles. En revanche, les marchés privés comme les infrastructures ou les placements alternatifs exigent des ressources importantes, qui limitent la portée des gestionnaires québécois à l’international.

Toutefois, à compétence équivalente, la proximité géographique et linguistique peut jouer en leur faveur. Il est alors plus fréquent qu’un gestionnaire québécois soit choisi, surtout dans le cas de petites caisses, précise Olivier Houde. « Cette proximité permet un suivi plus serré du portefeuille, ce qui est précieux dans un environnement économique incertain », déclare-t-il.

Cette dynamique est appuyée par des initiatives comme le Programme de gestion environnementale des Québécois (PGEQ), qui vise à favoriser l’émergence de talents locaux.

UN CADRE DE GESTION DES RISQUES EN ÉVOLUTION

La montée des risques géopolitiques appelle par ailleurs une gouvernance renforcée. L’application de la ligne directrice 10 de l’Association canadienne des organismes canadiens de réglementation (ACOR), entrée en vigueur en septembre 2024, retient l’attention des gestionnaires de caisses de retraite à cet égard.

Cette directive vient encadrer les attentes en matière de gestion des risques pour les régimes de retraite. Elle précise les étapes clés : identification, évaluation, gestion et surveillance des risques. Elle aborde également des enjeux concrets, comme les risques liés aux fournisseurs externes (actuaires, gestionnaires, fiscalistes), les cyberrisques et l’univers des ESG (environnement, société, gouvernance).

Ces considérations et les incertitudes réglementaires à l’échelle internationale complexifient aussi le travail des fiduciaires. « Plusieurs se demandent encore comment intégrer les facteurs ESG dans un climat politique parfois hostile à ces critères », illustre Sonia Massicotte.

Dans ce contexte mouvant, la capacité d’adaptation devient un atout essentiel pour la gestion des caisses de retraite. « Les décisions doivent être prises dans un environnement où l’information évolue quotidiennement », résume Olivier Houde. Cela nécessite des ajustements constants des modèles de risque et une vigilance toujours plus grande face aux effets d’entraînement que peuvent avoir des événements géopolitiques.

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.