Plan de décaissement : là où les clients se trompent le plus souvent

Par Carole Le Hirez | 17 June 2025 | Last updated on 30 June 2025
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Foule d'hommes et de femmes d'affaires en séminaire dans une salle de réunion.
skynesher / iStock

Avec l’allongement de l’espérance de vie, de nombreux retraités passeront souvent autant de temps à décaisser leur épargne qu’à l’accumuler. Or, mal gérer l’étape du décaissement peut coûter cher.

Lors d’un webinaire organisé par la Chambre de la sécurité financière (CSF) et ÉducÉpargne, des experts ont passé en revue quelques erreurs parmi les plus fréquentes à cette étape. Voici les principaux écueils à éviter pour aider les clients à tirer le meilleur parti de leur épargne-retraite.

  1. DÉCAISSER SANS AVOIR ÉVALUÉ SES BESOINS

Avant même de penser aux différentes sources de revenus de retraite, il faut d’abord répondre à une question de base :  de combien le client a-t-il besoin ? Trop de gens s’en tiennent encore à la règle des 70 % du revenu antérieur, une approche simpliste et imparfaite.

 Or, selon Nathalie Bachand, planificatrice financière chez Bachand Lafleur et présidente du conseil d’administration d’ÉducÉpargne, il vaut mieux privilégier une analyse budgétaire détaillée, qui permet d’obtenir une estimation plus juste et personnalisée. « Plus on se rapproche de la retraite, plus un budget précis permet de cerner les véritables besoins. »

Elle rappelle qu’au Québec, depuis janvier 2025, les titulaires d’un compte de retraite immobilisé (CRI) âgés de 55 ans et plus ne sont plus soumis au plafond de retrait, grâce à une modification à la Loi sur les régimes complémentaires de retraite concernant les fonds de revenus viagers (FRV) ce qui permet une flexibilité plus grande dans le décaissement.

2. SOUS-ESTIMER LE RISQUE DE LONGÉVITÉ

Une personne de 65 ans a aujourd’hui une chance sur deux d’atteindre 90 ans, et une sur quatre de souffler ses 95 bougies. Pourtant, bien des clients continuent de sous-estimer leur longévité, malgré les données actuarielles. « La retraite, ce n’est pas une fin, mais une longue nouvelle étape de vie », signale Caroline Marion, conseillère principale, stratégies d’affaires, chez Desjardins Gestion de patrimoine.  

Et qui dit longévité accrue, dit aussi hausse des dépenses plus élevées, notamment en soins de santé et en services à domicile. « On croit souvent qu’on dépensera moins en vieillissant. Mais ce n’est pas toujours vrai. Il faut prévoir des frais d’adaptation du domicile ou d’accompagnement », souligne Caroline Marion.

Beaucoup de retraités misent sur un mode de vie actif au début, puis croient qu’ils ralentiront avec l’âge et réduiront leurs dépenses. C’est une hypothèse risquée. « Les dépenses ne diminuent pas tant que ça après les premières années. Elles changent, mais restent importantes, surtout en santé », explique Caroline Marion.

3. VOULOIR SÉCURISER L’ENSEMBLE DU PORTEFEUILLE DÈS LE DÉPART

La question de l’horizon de placement est souvent mal comprise à la retraite. Nombreux sont les clients qui souhaitent retirer leur argent des marchés dès qu’ils prennent leur retraite. Erreur, signale Caroline Marion. « La retraite comporte plusieurs horizons de placement. Il faut sécuriser la portion à court terme, mais maintenir une croissance pour le long terme. »

Il est judicieux de conserver une portion du portefeuille investie, si le profil d’investisseur le permet, estime la conseillère. « Ce n’est pas parce qu’on est à la retraite qu’on ne peut plus avoir d’actions. Ce qui compte, c’est de ne pas avoir à les liquider à court terme », précise-t-elle.

 4. RÉCLAMER LA RENTE DU RRQ TROP TÔT

Demander la rente du Régime de rentes du Québec (RRQ) dès 60 ans est un réflexe courant, mais souvent désavantageux. « Dans la majorité des cas, attendre jusqu’à 65 ans est beaucoup plus rentable », affirme Jean-François Chevarie, directeur général et actuaire en chef à Retraite Québec.

La bonification est de 8,4 % par année entre 60 et 65 ans — et continue même après. Cette hausse s’applique à vie. Une rente de 5 500 $ à 60 ans pourrait atteindre près de 10 000 $ par an à 65 ans. Sur une longue période, l’écart cumulé peut dépasser 85 000 $ si la personne vit jusqu’à 90 ans.

Outre les revenus plus élevés, cette stratégie protège contre deux risques majeurs : survivre à son épargne et perdre du pouvoir d’achat. La rente du RRQ est garantie, indexée à l’inflation et simple à gérer. Elle devient donc un excellent outil pour faire face à l’incertitude liée à la longévité et dans l’éventualité d’un déclin cognitif du client.

Il existe toutefois des exceptions. « Si une personne a une santé fragile ou des revenus très faibles, il peut être justifié de demander la rente plus tôt », nuance Jean-François Chevarie.

Selon Caroline Marion, reporter à la fois le RRQ et la Pension de sécurité de la vieillesse (PSV) (disponible à partir de 65 ans), peut avoir un impact significatif, surtout si on vise un remplacement de revenu à la retraite. La bonification prévue est moindre pour la PSV (0,6 % par mois) que pour le RRQ (0,7 % par mois). Un client qui n’a pas les moyens de reporter les deux aurait avantage à reporter la RRQ en premier.

Le choix du début de la rente du RRQ est en progression de quelques dixièmes par année, indique Jean-Francois Chevarie. Avant 2020, l’âge de début du retrait était de 62 ans. Dernièrement, il était plutôt de 62,5. Des blocages comportementaux expliqueraient le choix fréquent de demander la rente du RRQ à partir de 60 ans, selon Caroline Marion. « Les gens ont vraiment l’impression qu’ils laissent de l’argent sur la table s’ils ne prennent pas leur RRQ plus tôt. Pourtant, un aspect méconnu, s’ils décèdent à l’intérieur du délai avant d’avoir demandé le RRQ, leur succession pourra aller chercher jusqu’à 11 mois de rentes rétroactives au moment du décès. »

5. CROIRE QUE LE PLAN DE DÉCAISSEMENT EST FIGÉ

La retraite n’est pas un bloc uniforme de 25 ou 30 ans. Santé, fiscalité, projets de vie, marchés, besoins : tout évolue. Trop de gens conçoivent un plan de décaissement qu’ils ne révisent jamais

« On doit revoir régulièrement sa stratégie, au moins tous les deux ou trois ans, ou lors de tout événement important comme un changement de santé ou la vente d’un bien », insiste Nathalie Bachand.

La flexibilité des retraits permet aussi de s’adapter aux conditions de marché, d’éviter une trop grande imposition et de maximiser les prestations gouvernementales.

6. DÉBUTER LE DÉCAISSEMENT SANS PLAN CLAIR

« Un plan de décaissement, ce n’est pas juste un tableau Excel avec des colonnes de retraits. C’est une stratégie intégrée qui évolue », insiste Caroline Marion. L’improvisation sans vision à long terme mène souvent à passer à côté d’optimisations fiscales ou à un manque de liquidités pour faire face à des dépenses imprévues.

Pour éviter ces pièges, les conseillers jouent un rôle central. « Il faut commencer à parler de décaissement bien avant la retraite. Idéalement dès 50 ans, pendant que les marges de manœuvre sont plus grandes », recommande Caroline Marion. Cela permet de bâtir un plan réaliste, qui tient compte de l’évolution des objectifs et du mode de vie des clients.

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.