Capital de risque : un enjeu de souveraineté économique, selon BDC

Par La rédaction | 5 June 2026 | Last updated on 4 June 2026
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Illustration d’un homme en costume sur un bateau en papier, tenant une longue-vue et un drapeau du Canada. Fond bleu avec nuages stylisés.
rudall30 / IStock

Après deux années consécutives de recul, le capital de risque canadien a retrouvé un second souffle en 2024 : les investissements ont progressé de 10 % pour atteindre 7,9 milliards de dollars (G$). Une bouffée d’oxygène qui ne suffit pas à dissiper les nuages qui s’accumulent à l’horizon.

C’est le constat que dresse Banque de développement du Canada (BDC) dans son rapport annuel La situation du capital de risque au Canada.

Car derrière la hausse des chiffres se cache une réalité plus préoccupante : le Canada excelle à faire naître des entreprises innovantes, mais peine à les faire grandir, et surtout à les garder. Un écart qui dépasse désormais les simples considérations financières.

« Là où nous accusons un retard, c’est dans notre capacité à aider les entreprises à croître et à demeurer ici. Le recours important au capital étranger pour combler cet écart n’est plus seulement un trait du marché : cela entraîne des répercussions sur notre capacité à conserver la propriété, le pouvoir décisionnel et la valeur à long terme. Il s’agit désormais d’un enjeu de souveraineté économique », affirme Geneviève Bouthillier, vice-présidente exécutive de BDC Capital.

UN REBOND À NUANCER

Si l’on met de côté la mégatransaction de Clio — une entreprise de technologie juridique de Vancouver qui a levé 1,24 G$, soit la plus importante ronde de financement de l’histoire du secteur technologique canadien —, le total des investissements aurait en réalité reculé de 6 %. Un résultat néanmoins bien meilleur que les baisses à deux chiffres, enregistrées en 2022 et 2023.

La prudence est également palpable dans le comportement des investisseurs, qui ont réalisé moins de transactions, mais de plus grande taille. Le nombre d’opérations a fléchi de 13,6 % pour se fixer à 592, tandis que la valeur moyenne par transaction bondissait de 27 % à 13,3 millions de dollars (M$).

Les investisseurs ciblent désormais des entreprises au modèle d’affaires solide, capables de générer des rendements sans trop de risques.

La progression est toutefois inégale selon les stades de financement. Si le capital de croissance a explosé — porté à plus de 1 500 % par la série F de Clio —, l’amorçage a accusé un recul particulièrement sévère, avec une chute de 45 % des sommes investies et de 18 % du nombre de transactions. Un signal qui inquiète pour l’avenir du pipeline d’innovation canadien, selon BDC.

L’IA S’IMPOSE

Le secteur des technologies de l’information et des communications (TIC) a continué de concentrer la majorité des flux d’investissement, soit 57 % du total. Au sein de ce secteur, l’intelligence artificielle (IA) a atteint un nouveau sommet historique : selon les données de PitchBook, elle a capté 30 % de l’ensemble des investissements en capital de risque au pays.

Plus de la moitié de ces sommes ont été dirigées vers deux entreprises seulement, Cohere et Tenstorrent, toutes deux établies en Ontario.

Les sciences de la vie ont également gagné du terrain (18 %), profitant de l’essor des diagnostics nouvelle génération et de la recherche pharmaceutique assistée par IA. À l’inverse, le secteur de l’énergie et des technologies propres a perdu 4 % de part de marché, en partie en raison des signaux défavorables envoyés par la nouvelle administration américaine sur les politiques d’énergie verte.

UN RISQUE CROISSANT

L’une des vulnérabilités les plus marquantes que met en lumière le rapport tient à la dépendance persistante de l’écosystème canadien aux capitaux étrangers, en particulier américains.

Si les investisseurs canadiens seuls représentent 61 % du nombre total de transactions, ils ne comptent que pour 22 % de la valeur investie. Les transactions impliquant des capitaux étrangers accaparent donc l’essentiel des montants — et ce phénomène est encore plus prononcé aux stades avancés du financement.

Les investisseurs américains ont participé à 32 % des transactions canadiennes en 2024. Selon les estimations de BDC, les capitaux américains représenteraient environ 40 % du total des investissements en capital de risque au Canada, soit davantage que la proportion d’environ 30 % observée avant la pandémie. Dans un contexte d’incertitude commerciale et de tensions tarifaires, ce niveau de dépendance constitue un risque réel : un retrait des capitaux américains pourrait fragiliser durablement l’écosystème.

Malgré tout, le Canada a progressé dans les classements internationaux, se hissant au sixième rang parmi les pays de l’OCDE pour les investissements en capital de risque en proportion du PIB, à 0,35 % en 2024. Il est devancé par les États-Unis, Israël, Suède, Royaume-Uni et la Suisse.

DES SORTIES AU POINT MORT
Selon BDC, le véritable talon d’Achille du marché canadien reste la rareté des occasions de sortie. Aucune entreprise financée par capital de risque n’a procédé à un premier appel public à l’épargne (PAPE) en 2024. Du côté des fusions et acquisitions, la valeur totale des transactions a presque diminué de moitié par rapport à l’année précédente, et les trois quarts de cette valeur provenaient d’une seule opération : l’acquisition de Fusion Pharma par AstraZeneca pour 3,3 G$.

Les licornes canadiennes, dont le nombre a explosé en 2021 et 2022, continuent, elles aussi de faire du surplace : seulement 7 % d’entre elles ont réalisé une sortie en 2024. Des milliards de dollars restent ainsi immobilisés dans des entreprises qui attendent des conditions de marché plus propices.

Cette paralysie entraîne des répercussions en cascade. Faute de distributions suffisantes, les commanditaires hésitent à s’engager dans de nouveaux fonds. Le taux de rendement interne net sur 10 ans au Canada a chuté à 10 %, creusant l’écart avec les États-Unis à plus de 450 points de base. Si les rendements venaient à passer sous ce seuil, des investisseurs institutionnels pourraient se détourner du capital de risque au profit d’autres catégories d’actifs.

DES LUEURS D’ESPOIR
Le tableau n’est pas entièrement sombre. Du côté des évaluations, une dynamique positive s’est enclenchée : la proportion de rondes de financement à la baisse a diminué, passant de 31 % en 2023 à 18 % en 2024, selon les données du portefeuille direct de BDC. Les stades d’amorçage et de démarrage ont été les plus porteurs à cet égard.

Par ailleurs, les investisseurs en capital de risque dont le siège est au Canada disposent encore de 11,5 G$ en capital disponible pour investir — une réserve suffisante pour répondre aux besoins du marché à court terme.

Les transactions sur le marché secondaire émergent également comme une soupape de liquidité intéressante. En 2024, cinq opérations divulguées ont totalisé environ 800 M$, une tendance appelée à se développer si le marché des PAPE tarde à se remettre.

UN APPEL À LA MOBILISATION
Face à ces défis, BDC affirme vouloir jouer un rôle accru de catalyseur. L’institution a récemment annoncé un engagement de près de 1 G$ pour soutenir les entreprises aux stades avancé et de capital de croissance, dont 500 M$ pour son Fonds de croissance en capital de risque et 450 M$ pour son Fonds partenaires investissement de croissance.

« Il n’a jamais été aussi important d’accroître l’apport de capitaux canadiens pour soutenir l’innovation et l’expansion des entreprises canadiennes. Sans financement national, ce pipeline d’innovation risque de se tarir », soulignent les auteurs du rapport.

Le rapport identifie plusieurs secteurs prioritaires pour lesquels des lacunes persistent dans le financement : les sciences de la vie, où les fonds actifs sont insuffisants à tous les stades, et l’énergie et les technologies propres, dont les fonds demeurent sous-dimensionnés par rapport aux autres secteurs.

L’heure est à la mobilisation collective. Le rapport de BDC se conclut sur un avertissement sans équivoque : dans un contexte de tensions géopolitiques, de pressions tarifaires et de compétition mondiale pour les technologies stratégiques, la fenêtre pour agir se rétrécit — et le coût de l’inaction continue de croître.

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La rédaction