Une monnaie numérique canadienne pour moderniser les paiements

Par Carole Le Hirez | 16 September 2025 | Last updated on 20 November 2025
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Contexte du concept de crypto-monnaie et de portefeuilles numériques. Rendu 3D CGI
da-kuk / iStock

Alors que le Canada tarde à se doter d’une stratégie en matière de paiements numériques, Tetra entend combler le vide en lançant un stablecoin (cryptomonnaie stable) réglementé adossé au dollar canadien. L’initiative est soutenue par un financement de 10 millions de dollars (M$) recueilli auprès de partenaires institutionnels comme la Banque Nationale, ATB Financial, Shopify et Wealthsimple. Pour Didier Lavallée, PDG de Tetra, ce projet constitue « un signal fort pour l’avenir des paiements numériques au Canada ».

Tetra n’avait pas initialement prévu de se lancer dans l’aventure de la cryptomonnaie stable. L’entreprise travaillait au printemps 2025 sur une levée de fonds pour sa division de logiciel Unity, quand Wealthsimple a proposé à Didier Lavallée d’explorer la possibilité de bâtir un stablecoin. L’idée s’est rapidement intégrée au financement en cours.

Sur les 10 M$ amassés depuis le printemps dernier, environ 30 % seront alloués au développement du stablecoin, de 35 à 40 % au soutien des activités existantes de Tetra, tandis que le reste proviendra de la liquidité libérée par certains actionnaires sortants.

Le projet repose sur une structure à plusieurs niveaux. Tetra Digital Group agit comme société mère, sous laquelle se trouvent Tetra Trust, déjà réglementée au Canada, ainsi qu’Unity et bientôt une troisième société qui sera créée spécialement pour gérer les opérations du stablecoin. Tetra Trust en sera l’émetteur officiel, mais le déploiement opérationnel passera par la nouvelle structure.

L’objectif est de bâtir une forme de souveraineté numérique en soutenant une monnaie conçue « par des Canadiens pour des Canadiens », adossée à la monnaie nationale. Le pays pourrait ainsi bénéficier d’une concurrence accrue et d’une alternative aux systèmes de paiement traditionnels, jugés lents et coûteux.

DIDIER LAVALLÉE, BÂTISSEUR DE TETRA

Didier Lavallée a été recruté début 2022 pour prendre la tête de Tetra, avec pour mission de bâtir et structurer l’entreprise, lancée initialement dans l’écosystème de Coinsquare en 2019, puis officiellement mise sur pied en 2021.

Né à Laval et âgé de 42 ans, il a passé 16 ans dans les marchés des capitaux, au sein de grandes banques canadiennes et internationales, en capitaux propres et en change. Avant de se joindre à Tetra, il occupait le poste de responsable de la garde de valeurs chez RBC au Canada. Il est diplômé de la Western University, en Ontario.

Issu d’une famille entrepreneuriale, il dit nourrir depuis toujours le désir de bâtir quelque chose, une ambition qui, dit-il, fait partie de son ADN. Il a succédé à Eric Richmond, chef des opérations de Coinsquare, comme PDG de Tetra.

MARCHÉ MONDIAL « TRÈS CHAUD »

Selon Didier Lavallée, l’environnement mondial autour des stablecoins est « très chaud ». Depuis l’annonce du projet, Tetra reçoit de nombreuses sollicitations de partenaires souhaitant se joindre à l’aventure. Le financement actuel devrait assurer de 18 à 24 mois de développement, mais de nouvelles rondes pourraient être envisagées si le marché répond présent.

À ses yeux, le stablecoin offre un moyen de rattraper le retard canadien en la matière. « Il y a aujourd’hui dans le monde plus de volume échangé en stablecoins que par Visa et Mastercard réunis », souligne le dirigeant. Or, le Canada est l’un des rares pays du G7 à ne pas disposer d’une stratégie claire. Pour l’instant, les stablecoins y sont assimilés à des valeurs mobilières, ce qui complique leur usage comme moyen de paiement, d’autant que chaque province a ses propres autorités de réglementation. « Cela rend le marché difficile à naviguer. »

Le stablecoin de Tetra sera d’abord lancé en B2B. Il servira de preuve de concept avec des entreprises partenaires avant un déploiement élargi. À terme, les particuliers pourraient l’utiliser via leurs plateformes habituelles de paiement pour effectuer des dépôts et des transferts. Les achats du quotidien continueront de passer par carte ou application mobile, mais la chaîne de paiement sous-jacente pourrait reposer sur le stablecoin canadien.

RETARD TECHNOLOGIQUE

Le dirigeant souligne le retard technologique des institutions financières canadiennes dans le domaine. « Leurs infrastructures datent de 50 à 60 ans. Elles hésitent souvent à investir dans le renouvellement de leurs systèmes, ce qui freine l’arrivée de solutions plus rapides et moins coûteuses proposées par les fintechs. »

Il se réjouit néanmoins que des institutions comme la Banque Nationale et ATB Financial aient accepté de participer au projet. « Elles veulent apprendre et mieux se préparer aux changements. Ce type de partenariat est bénéfique pour l’ensemble de l’écosystème », estime le PDG de Tetra.

Joshuah Lebacq, directeur principal chez NAventures, division de capital-risque de BNC, indique que la banque a choisi de « jouer un rôle actif dans le développement d’une infrastructure qui pourrait être déterminante pour l’avenir des services financiers au Canada ». Même son de cloche chez ATB Financial, qui y voit une source d’occasions d’affaires pour les entreprises canadiennes.

À plus long terme, Didier Lavallée estime que l’intelligence artificielle et la crypto évolueront de façon complémentaire. Les futurs agents intelligents capables de réserver des voyages ou de gérer des tâches à la place des utilisateurs auront besoin de solutions de paiement automatisées, dit-il. « Ces paiements passeront par des technologies basées sur la blockchain, comme les stablecoins, et non par les systèmes bancaires traditionnels. »

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.