Décumuler intelligemment à la retraite

Par Sylvie Lemieux | 17 June 2025 | Last updated on 19 June 2025
5 min read
Un dollar en sable dans un sablier.
Eoneren / iStock

La retraite marque un tournant décisif dans la gestion patrimoniale : après des décennies consacrées à épargner et faire fructifier leur capital, les retraités doivent désormais apprendre à le décaisser de manière optimale. Cette transition, loin d’être anodine, requiert une approche méthodique qui tient compte des implications fiscales, des prestations gouvernementales et de la longévité croissante.

COMMENCER PAR BIEN CERNER SES BESOINS
« La toute première question à se poser, c’est : combien d’argent ai-je vraiment besoin de retirer ? », rappelle Aurèle Courcelles, vice-président, planification fiscale et successorale chez IG Gestion de patrimoine. Même s’il estime qu’il n’y a pas forcément besoin de bâtir un budget précis, selon lui, il faut « avoir au moins une bonne idée de quelles sont les dépenses essentielles et lesquelles sont discrétionnaires ».

Cette distinction est d’autant plus importante que retirer des sommes non nécessaires pourrait entraîner un revenu imposable artificiellement élevé. Or, de nombreuses prestations et crédits gouvernementaux reposent sur ce revenu net. Il est donc crucial de bien planifier ses retraits.

PRIORISER LES REVENUS GARANTIS
Une fois les besoins établis, l’étape suivante consiste à déterminer les sources de revenus selon leur degré de garantie et leur impact fiscal. « On commencerait normalement par les revenus du gouvernement : la Sécurité de la vieillesse [SV], le Supplément de revenu garanti [SRG], et le Régime de rentes du Québec [RRQ] », explique Aurèle Courcelles.

Ces revenus étant garantis et indexés, ils constituent une base stable. La SV, par exemple, peut être demandée dès 65 ans, mais « on peut la retarder jusqu’à 70 ans, ce qui en augmente le montant », rappelle-t-il. Décider du bon moment pour activer ces revenus est une autre décision qui impose une solide réflexion.

CHOISIR LE BON ORDRE DE DÉCAISSEMENT
Vient ensuite l’art de combiner les différentes sources de revenus de manière fiscalement optimale. De manière générale, les experts recommandent l’ordre suivant :

  1. Comptes non enregistrés : les retraits de comptes d’épargne et de placement non enregistrés sont partiellement imposables (gains en capital, revenus d’intérêts ou de dividendes), mais le capital initial ne l’est pas. Cela permet de limiter l’impôt immédiat.
  2. CELI (compte d’épargne libre d’impôt) : ces retraits n’ont aucune incidence fiscale ni effet sur les prestations gouvernementales.
  3. REER/FERR : les retraits du régime enregistré d’épargne-retraite (REER) et du fonds enregistré de régime de retraite (FERR) sont pleinement imposables. Ils doivent être échelonnés de façon judicieuse.

Cela dit, cet ordre n’est « pas coulé dans le béton », nuance Aurèle Courcelles. « Cela dépend de la situation de chacun. Il n’y a pas de recette universelle. Cela dépend beaucoup de l’espérance de vie qui s’étire plus que jamais — les nonagénaires et centenaires ne sont plus une rareté aujourd’hui. Il faut donc éviter de retirer trop rapidement ses fonds pour éviter d’avoir à se serrer la ceinture durant ses dernières années. »

ÉVITER LES ERREURS FRÉQUENTES
Beaucoup de retraités adoptent une approche mécanique pour puiser dans leur épargne, déplore Aurèle Courcelles. « Ils mettent en place un retrait automatique de leur FERR, de 1 000 $ ou 2 000 $ par mois, par exemple, et ensuite, ils ne se questionnent pas sur leurs réels besoins », observe-t-il. Or, il s’agit d’une erreur fréquente. La situation personnelle et fiscale évolue : un décès, une maladie grave ou un changement dans la composition familiale doivent inciter à revoir son plan.

« Revisiter son plan de retraite annuellement, ce serait idéal. À tout le moins, il faut le faire quand il y a un événement majeur », recommande-t-il.

Autre écueil : le fractionnement du revenu, souvent négligé. C’est une stratégie qui peut réduire sensiblement l’impôt du ménage lorsque l’un des conjoints à un revenu beaucoup plus élevé que l’autre. « Il ne faut pas oublier d’examiner cette option, même si les occasions de fractionner sont davantage encadrées aujourd’hui qu’avant », rappelle l’expert.

Enfin, il faut éviter de retarder tous les retraits de REER jusqu’à 71 ans : à ce moment-là, les retraits obligatoires pourraient faire bondir le revenu imposable et entraîner la récupération de la SV. Parfois, il est plus avantageux de commencer à retirer progressivement ses REER dès que le taux d’imposition est temporairement bas.

ANTICIPER L’EFFET FISCAL SUR LES PRESTATIONS
Aurèle Courcelles insiste également sur l’importance de bien mesurer l’effet fiscal des retraits sur les prestations gouvernementales. « Pour ceux avec un revenu plus modeste, mal planifier ses retraits peut entraîner une réduction importante du SRG. » Pour les revenus plus élevés, il faut surveiller le seuil de récupération de la SV — qui est d’un peu plus de 93 000 $ de revenu net en 2025. Au-delà, la pension maximale peut être réduite de 15 % par dollar supplémentaire. Ça peut faire mal.

LES RENTES COMME FILET DE SÉCURITÉ
Beaucoup de retraités souhaitent s’assurer un revenu garanti pour leurs dépenses essentielles. « Il y a des gens qui sont moins à l’aise avec le risque des marchés. Ils vont regarder les rentes viagères comme un moyen d’avoir un revenu garanti qui couvre leurs dépenses essentielles — et ainsi mieux dormir la nuit », constate-t-il.

Cette approche permet d’éviter de dépendre entièrement de la performance des marchés pour financer les dépenses courantes, tout en maintenant une marge de flexibilité pour les besoins discrétionnaires.

OBJECTIFS SUCCESSORAUX
La planification du décaissement ne se limite pas aux besoins personnels. « Avec la montée des prix de l’immobilier, beaucoup de parents veulent aider leurs enfants à acheter une maison ou leur donner un coup de pouce important de leur vivant », relève Aurèle Courcelles. Il est donc essentiel d’intégrer ces objectifs de transmission dans le plan de revenus pour éviter d’en fragiliser l’équilibre.

L’ACCOMPAGNEMENT PROFESSIONNEL : UN ATOUT PRÉCIEUX
Pour piloter cette complexité, l’accompagnement d’un professionnel est fortement recommandé. « Le danger pour les gens qui gère eux-mêmes leurs actifs, c’est de soit retirer trop pour s’assurer qu’ils ne manqueront pas d’argent, soit pas assez, par peur de se tromper », prévient Aurèle Courcelles.

Un conseiller ou un planificateur financier pourra non seulement optimiser l’ordre et le rythme des retraits, mais aussi proposer des ajustements réguliers selon l’évolution du contexte fiscal et personnel. En résumé, le mot d’ordre est clair : souplesse, révision régulière, et approche personnalisée.

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Sylvie Lemieux


Sylvie Lemieux collabore à Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.