« L’IA, pas une menace pour les fintechs »

Par Carole Le Hirez | 16 September 2025 | Last updated on 5 December 2025
5 min read
Texte lumineux "FINTECH" superposé à un globe numérique et à des données financières colorées.
Vertigo3d / iStock

Ouverte en décembre 2019, quelques mois avant la pandémie, la Station FinTech, dont la mission consiste à accompagner les jeunes pousses des technologies financières, a connu des débuts mouvementés.

« Je suis arrivé le jour même de l’ouverture de la Station et trois mois plus tard, la elle fermait en raison de la COVID-19 », se souvient Jacques Deforges, directeur général de Finance Montréal, qui abrite la Station FinTech dans ses locaux de la Place Ville-Marie. Malgré ce départ chaotique, l’initiative a rapidement trouvé sa place dans l’écosystème québécois. Aujourd’hui, elle poursuit son expansion avec un projet d’agrandissement qui portera sa capacité de 150 à près de 200 postes.

La Station héberge quelque 35 jeunes pousses et vise à en accueillir jusqu’à 45 une fois l’expansion terminée. « La demande est au rendez-vous », souligne Jacques Deforges. Dans son budget 2023, Québec a d’ailleurs confirmé son appui avec un investissement de 15,4 millions de dollars (M$) sur sept ans dans le pôle d’excellence en technologies financières.

UN TREMPLIN POUR LES FINTECHS EN CROISSANCE

La Station cible des entreprises en phase de développement, disposant déjà d’un produit ou d’une preuve de concept. L’accompagnement va au-delà de la mise à disposition d’espaces de travail. Les jeunes pousses y trouvent des services professionnels négociés, des programmes de validation et d’accélération, des missions à l’international et, surtout, un réseau de contact avec des acheteurs potentiels.

Le financement ne fait pas partie directement de l’offre, le réseau de partenaires de Finance Montréal facilite les mises en relation. « Nous ne sommes pas une antichambre de capital de risque, mais nous pouvons ouvrir des portes », précise Jacques Deforges.

Dans la course à l’innovation financière, Toronto dispose d’une longueur d’avance grâce à l’abondance du capital de risque et à la présence des grandes banques. Mais Montréal n’a pas à rougir, estime le dirigeant. « Tous les facteurs de succès sont là : capital international, talents, technologies et accompagnement. »

En 2024, on recensait 275 fintechs actives au Québec, dont le tiers fondées depuis 2020. Elles ont recueilli 428,4 M$ cette même année, soit 27 % du total canadien.

La montée en puissance de l’intelligence artificielle (IA) contribue directement à ce dynamisme. Plusieurs startups de la Station — dont InsightSolver Solutions, LIVYA, CloudSibyl et Ready Plan Go — figurent parmi les 100 meilleures jeunes pousses canadiennes en IA, selon le palmarès dévoilé lors de l’événement All In à Montréal en juillet dernier.

Parmi les locataires de la Station FinTech, on trouve par exemple Emma, qui a lancé la première assurance vie québécoise pour femmes enceintes, Mako Fintech, spécialisée dans l’automatisation de la conformité, ou encore Evovest, qui s’appuie sur l’IA pour gérer des portefeuilles

Carl ­Dussault, le président-directeur général d’Evovest s’est vu accorder une mention Coup de cœur dans la catégorie Sociétés de gestion indépendante par le jury du Top des leaders de l’industrie financière lors de l’édition présentée en 2024.

Dans cet écosystème, l’intelligence artificielle s’impose comme un facteur incontournable de transformation. De nombreuses fintechs explorent ou intègrent déjà l’IA dans leurs produits et services. Elle sera d’ailleurs au centre de la prochaine édition du Forum FinTech, les 22 et 23 septembre à Montréal. « Tout le monde s’y intéresse, que ce soit à travers des projets pilotes ou des modèles d’affaires bâtis autour de l’IA », indique Jacques Deforges.

Pour autant, l’adoption de l’IA par les institutions financières demeure complexe : de nombreux projets pilotes peinent à livrer les résultats escomptés. L’écart reste grand entre le potentiel de l’IA et son intégration concrète dans les processus. « Oui, l’IA accélère la programmation de code, mais il faut ensuite vérifier, documenter, contrôler. Le gain n’est pas toujours évident », nuance le directeur général. Selon lui, malgré des incertitudes, l’IA est perçue comme une opportunité plutôt que comme obstacle par les fintechs, estime Jacques Deforges, précisant que des startups québécoises fondent entièrement leur existence sur cette technologie.

Plusieurs projets pilotes utilisant l’IA sont en cours chez de grandes banques et des assureurs, mais peu d’entre eux concernent la transformation complète de processus clés, jugée trop complexe. L’IA y est souvent utilisée à plus petite échelle, par exemple pour des gains de productivité individuels, notamment chez les cadres, signale le dirigeant.

L’IA suscite toutefois des débats. Certains la considèrent comme une menace pour les fintechs, car elle permettrait aux institutions financières de développer elles-mêmes leurs propres solutions technologiques. Certaines institutions privilégient des collaborations avec des fintechs, d’autres investissent dans le développement interne, et il existe plusieurs modèles hybrides, précise Jacques Deforges.

REDORER L’IMAGE DES MÉTIERS DE LA FINANCE

Au-delà des enjeux technologiques, Finance Montréal veut s’attaquer à un défi structurel : la pénurie de talents. L’organisation s’apprête à lancer une campagne publicitaire provinciale pour attirer les jeunes de 15 à 20 ans vers les métiers de la finance. Le problème n’est pas nouveau : « L’image de la finance séduit peu les jeunes, malgré des conditions de travail avantageuses », signale Jacques Deforges.

Soutenue par une vingtaine de banques et d’assureurs, la campagne misera sur des capsules vidéo et un microsite, relayées sur les réseaux sociaux et auprès des conseillers d’orientation. Trois mots-clés guideront le message : innovante, pour refléter la modernisation du secteur ; humaine, pour souligner l’importance de la dimension relationnelle de nombreux métiers ; et durable, en lien avec la finance responsable. Des ambassadeurs de moins de 35 ans, actifs sur les campus, seront également mobilisés pour rapprocher la finance des nouvelles générations.

La rareté de la main-d’œuvre est un enjeu critique qui pourrait freiner le développement de l’industrie, signale Jacques Deforges. La pénurie est particulièrement aiguë dans les métiers quantitatifs et en ingénierie financière, où la demande explose. « Il n’y a pas de chômage en finance, mais dans certains postes, la rareté est criante », constate -t-il. La campagne, prévue sur deux à trois ans, pourrait être intensifiée selon les résultats.

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.