La finance au service de la nature : un enjeu crucial

Par Nathalie Savaria | 6 November 2024 | Last updated on 5 November 2024
7 min read
Cellule dramatique puissante de tempête au-dessus de la plage d’océan
Philip Thurston / iStock

Pour Finance Montréal, qui pilotait une importante délégation à la COP16, le secteur financier doit faire partie de la solution pour la restauration et la protection de la biodiversité.

La seizième Conférence des Parties (COP) sur la Convention sur la diversité biologique s’est tenue à Cali, en Colombie, du 21 octobre au 1er novembre 2024.

Représentants de gouvernements, d’organisations internationales, de la société civile et du secteur privé se sont ainsi réunis pour mettre en œuvre le Cadre mondial Kunming-Montréal adopté en 2022, afin d’enrayer la perte de biodiversité et de placer les milieux naturels sur la voie du rétablissement d’ici 2050. Ce cadre vise entre autres la conservation de 30 % des zones terrestres et aquatiques et la restauration de 30 % des écosystèmes dégradés d’ici 2030.

LA COP15, UN MOMENT PIVOT

Ce n’est pas la première fois que Finance Montréal contribue à mobiliser la communauté financière autour des enjeux de biodiversité. Lors de la COP15, qui s’est tenue à Montréal en décembre 2022, la grappe financière a coorganisé des événements, dont une journée dédiée à la Finance et à la Biodiversité, réunissant plus de 135 acteurs du secteur.

« Il s’agit d’un moment pivot, car historiquement, on avait essentiellement des organisations non gouvernementales de conservation, de protection de la nature, et, bien entendu, des États qui participaient à toutes ces discussions et négociations. […] C’était marginal de voir des entreprises ou des institutions financières être présentes dans cette COP et de participer au programme officiel de la Zone bleue[1] », expliqueFlorian Roulle, vice-président finance durable, chez Finance Montréal.

DES BESOINS COLOSSAUX POUR INVERSER LA TENDANCE

Selon cet économiste de formation qui, avec son équipe, dirige les efforts de l’organisation en matière de finance durable, tous les financements pour soutenir des projets de conservation et de restauration proviennent des autorités publiques.

« Une goutte d’eau », dit-il, alors que les besoins sont immenses.

« L’IPBES[2], qui est l’équivalent pour la biodiversité du GIEC pour le climat, illustre-t-il, a chiffré les besoins colossaux de plusieurs centaines de milliards de dollars par an pour pouvoir inverser l’effondrement de la biodiversité et restaurer nos écosystèmes naturels et conserver ce qui doit être conservé également. »

Le Cadre mondial Kunming-Montréal a d’ailleurs fixé plusieurs objectifs, avec plusieurs cibles, par an, « dont plusieurs interpellent le secteur financier, souligne M. Roulle, notamment dans la mobilisation d’une vingtaine de milliards de dollars (G$) d’ici 2025, puis de 200 G$ par an d’ici 2030 et de 700 G$ par an d’ici 2050, pour atteindre la vision du cadre mondial, qui est de vivre en harmonie avec la nature. »

« Donc, constate-t-il, on voit que le secteur financier a un rôle très important à jouer de ce point de vue ».

UNE VOLONTÉ DE FAIRE PARTIE DE LA SOLUTION

L’objectif visé par Finance Montréal en prenant part à la COP16, « était de réitérer la volonté du secteur financier de faire partie de la solution pour la préservation de la biodiversité », indique Florian Roulle.

Ainsi, pour la COP16, la grappe financière a mobilisé une délégation réunissant des acteurs du secteur financier.

« Il y a une quarantaine de joueurs représentant différentes institutions financières et d’organisations de l’écosystème qui nous ont accompagnés pour participer à l’agenda présidentiel qui se tient dans la Zone bleue de la COP. »

Pour Finance Montréal, la mise en œuvre du cadre mondial signifie également « de mobiliser des sources de capitaux, d’arrimer des flux financiers avec des objectifs de préservation et de restauration de la biodiversité, de travailler étroitement avec la communauté scientifique dans l’établissement de cibles au niveau des investissements qui peuvent soutenir la biodiversité, de mieux évaluer la liste des opportunités ainsi que les impacts et les dépendances au niveau de la nature et de la biodiversité », énonce Florian Roulle.

C’est d’ailleurs cette vision qui est au cœur de la lettre ouverte publiée le 28 octobre dernier par Finance Montréal, son instigatrice, ainsi que par une vingtaine d’organisations.

LE QUÉBEC OU LA DIPLOMATIE ENVIRONNEMENTALE À L’ŒUVRE

Florian Roulle a dressé un premier bilan de la COP16, qui n’était pas encore terminée au moment de l’entrevue.

Il observe d’abord que si les États nationaux jouent un rôle évident dans ce genre de rendez-vous international, les gouvernements infranationaux, dont le Québec, ont aussi leur place.

« Il y a une réelle diplomatie environnementale à l’échelle du Québec qui prévaut », constate-t-il avec enthousiasme.

En tant qu’État infranational, « le Québec a une réelle voix et est très entendu à la COP16 sur plusieurs tribunes, notamment dans le cadre de la journée Finance et Biodiversité. J’ai aussi participé au Forum des gouvernements infranationaux et des villes, et le Québec était cité à plusieurs égards, entre autres parce que Montréal est la ville qui a donné naissance au cadre mondial ».

Il mentionne également la présence de Jean Lemire à titre d’émissaire du gouvernement provincial pour les changements climatiques, les affaires nordiques et arctiques, de même que celle de Jacob Martin-Malus, sous-ministre adjoint à la Biodiversité, à la Faune et aux Parcs à Environnement Québec.

UN PLAN CONCRET POUR LA PROVINCE

Pour la COP16, les 196 parties devaient soumettre leurs stratégies et plans d’action nationaux pour la biodiversité (SPANB), fixant des objectifs nationaux à atteindre d’ici 2030.

Or, le Québec a choisi de présenter son propre Plan nature 2030, bien qu’il n’y soit pas tenu, avec un budget de 922 millions de dollars (M$). « Le gouvernement fédéral a présenté son plan il y a quelques mois de cela et le Québec avait également annoncé, dès la COP15, sa volonté d’établir un plan nature », rappelle-t-il.

Il insiste sur l’importance de pérenniser les objectifs du plan au-delà de 2030, pour vivre en harmonie avec la nature d’ici 2050.

Le secteur financier a un rôle crucial à jouer en soutenant des projets locaux de conservation et de restauration grâce à des partenariats public-privé. Cela nécessite une collaboration étroite avec la société civile, le milieu académique, les organisations de conservation, et les communautés autochtones, dont l’inclusion est primordiale, selon lui.

« À l’échelle mondiale, les peuples autochtones représentent environ 4 % de la population mondiale, mais ils sont présents sur des territoires qui regroupent 80 % de la biodiversité mondiale », précise-t-il.

UNE CONTRIBUTION DU QUÉBEC AU FONDS-CADRE MONDIAL

Un autre geste significatif de la part de Québec est sa contribution au Fonds-cadre mondial pour la biodiversité créé en 2022 à la COP15. « Je pense que c’est le premier État infranational à déployer des fonds pour alimenter le fonds-cadre », avance Florian Roulle. Le Canada a également été le premier pays à contribuer au Fonds-cadre en août 2023.

Durant les deux semaines de la COP16, la Place Québec était ouverte non seulement aux représentants de la province, mais aussi à la communauté internationale, offrant une programmation diversifiée. Lors de la Journée Québec, le 25 octobre, l’accent a été mis sur les innovations.

Des acteurs financiers, tels que la Caisse de dépôt et placement du Québec, Fondaction, Biodiversité Québec et la Société pour la Nature et les parcs (SNAP Québec), ont présenté les premiers indicateurs de biodiversité pour aider les investisseurs québécois dans leur prise de décision.

UN PLAIDOYER POUR DES CHANGEMENTS TRANSFORMATEURS

Autre preuve du leadership québécois, la veille, SNAP Québec avait organisé un événement sur les causes sous-jacentes relatives à la perte de la biodiversité, à la suite de l’Appel de Montréal lancé en 2022, un plaidoyer en faveur de changements transformateurs de nos modes de vie, nos économies et nos valeurs.

Susana Muhamad, ministre de l’Environnement et du Développement durable de la Colombie et présidente de la COP16, Astrid Schomaker, secrétaire exécutive de la Convention sur la diversité biologique et Lucas Alejandro Garibaldi, co-président de l’évaluation des changements transformateurs de l’IPBES, ont pris part à cet événement.

« Le changement climatique est la troisième cause de l’effondrement de la biodiversité, pas la première, mentionne Florian Roulle. Les principales causes à l’échelle internationale sont la pollution, les changements d’affectation des sols et d’autres activités humaines, ainsi que les impacts économiques. »

LA FIN DU STATU QUO

En définitive, pour le vice-président finance durable chez Finance Montréal, « il y a un moment où le statu quo ne peut absolument plus prévaloir sur les questions de biodiversité ».

« Il existe une interrelation très forte entre biodiversité et climat, affirme Florian Roulle. Ces deux crises sont interreliées et s’alimentent mutuellement. En tant qu’acteur financier, il est essentiel de reconnaître cette relation, et comprendre que l’économie et donc la stabilité financière reposent aussi sur la biodiversité. »


[1] La Zone bleue comprend la partie de négociations, l’exposition de plusieurs stands et pavillons ainsi que de nombreux évènements parallèles, comme le Forum des gouvernements infranationaux et des villes, le Forum Entreprises et Biodiversité ainsi que la journée Finance et Biodiversité.

 

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Nathalie Savaria

Nathalie Savaria a été rédactrice en chef de magazines dans le domaine de l’immobilier commercial. Elle est aujourd’hui journaliste indépendante.