La fintech canadienne : un géant endormi prêt à se lever ?

Par La rédaction | 19 June 2024 | Last updated on 18 June 2024
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Alors que l’industrie de la fintech a connu une croissance explosive dans de nombreux pays développés, le Canada semble être à la traîne. L’adoption des services financiers numériques y est faible par rapport à des économies comparables, révèle une étude de McKinsey.

Le Canada se classe pourtant parmi les cinq premiers pays du monde en matière de taux de pénétration des téléphones intelligents, d’utilisation d’Internet et de niveau de scolarité, un terrain propice pour l’adoption des nouvelles technologies.

Néanmoins, le pays se trouve en queue de peloton pour ce qui est de l’utilisation des services bancaires numériques, des services numériques interentreprises et des solutions de technologie financière. Par exemple, seuls 13 % des clients bancaires canadiens utilisent les technologies financières, contre 32 % au Royaume-Uni et 42 % aux États-Unis.

Les entreprises canadiennes ne semblent pas non plus avoir pris le train. Il y a donc là un grand potentiel inexploité. En 2022, sur les 135 milliards de dollars de revenus des banques provenant des ventes au détail des PME, seulement 3 % sont allés à la fintech.

Plusieurs facteurs contribuent à ce développement ralenti.

  • Le secteur financier canadien est dominé par quelques grands acteurs, avec les cinq principales banques contrôlant plus des trois quarts des revenus bancaires. Quant aux six premières compagnies d’assurance, elles ont accaparé 50 % des revenus du secteur. Cette concentration crée un environnement moins compétitif et peut décourager l’entrée de nouveaux innovateurs qui redoutent de se heurter à des géants établis.
  • Les Canadiens témoignent d’une loyauté marquée envers leurs institutions bancaires. Selon une enquête réalisée en 2023 par McKinsey, 61 % des participants ont déclaré être clients de la même banque depuis dix ans ou plus. Cette fidélité relative, combinée à la perception de la complexité liée au changement de fournisseur, limite l’intérêt pour les solutions alternatives proposées par les fintechs.
  • Il y a aussi le cadre réglementaire canadien qui est reconnu pour sa rigueur, ce qui assure la stabilité et la sécurité du secteur financier, mais peut également agir comme un frein à l’innovation rapide et à l’adoption de nouvelles technologies financières.
  • Enfin,comparativement à des marchés comme les États-Unis ou l’Australie, le Canada a moins investi dans les technologies disruptives au sein de son secteur financier. Les produits et services offerts tendent à être plus traditionnels et moins orientés vers les technologies émergentes qui caractérisent la fintech mondiale.

CINQ DOMAINES D’ÉVOLUTION POTENTIELS

Pour que la fintech canadienne puisse s’épanouir, des progrès dans les domaines suivants sont essentiels, selon McKinsey :

1. Comportement des consommateurs

Le défi majeur reste de convaincre les consommateurs de passer à des plateformes fintech. Pour les entreprises, il est primordial de démontrer non seulement la sécurité et la fiabilité de leurs nouvelles solutions, mais aussi leur valeur ajoutée en matière de commodité et de coût.

Une stratégie prometteuse pour les fintechs est de cibler des segments de niche sous-desservis par les banques traditionnelles. Par exemple, une fintech britannique a réussi à s’imposer en proposant aux millénariaux et à la génération Z une expérience numérique positive, permettant un accès aux services financiers 24/7, ce qui était alors absent chez les opérateurs existants.

Au Canada, les immigrants récents représentent une opportunité similaire. En 2022, le Canada a accueilli environ 500 000 immigrants, dont une majorité se situant dans la tranche d’âge la plus active numériquement (20-39 ans). Beaucoup viennent de régions où l’utilisation de services bancaires numériques est la norme, tels que l’Europe, la Chine et l’Inde, ce qui les rend potentiellement plus ouverts à des solutions fintech innovantes.

Les nouveaux arrivants sont souvent confrontés à des obstacles en matière d’accès aux services financiers, notamment en raison de l’absence de dossiers de crédit locaux et d’adresses permanentes. Les fintechs peuvent combler ce vide en facilitant l’ouverture de comptes et en offrant des crédits adaptés à ces clients sans historique de crédit local.

2. Partenariats stratégiques

Des coopérations plus étroites entre les fintechs et les institutions financières traditionnelles pourraient accélérer l’innovation. Par exemple, les partenariats pourraient permettre aux banques de moderniser leurs systèmes de paiement et de gestion de patrimoine, profitant ainsi des technologies agiles des fintechs.

Aux États-Unis, les collaborations entre banques traditionnelles et fintechs ont augmenté, passant en moyenne de 1,3 partenariat en 2019 à 2,5 en 2021. En revanche, au Canada, les partenariats sont encore peu fréquents et confrontés à plusieurs obstacles. Les banques canadiennes et les coopératives de crédit, telles que ATB Financial et Equitable Bank, ont bien entamé des collaborations avec des fintechs, mais ces cas restent l’exception plutôt que la règle. Les défis cités par 68 % des leaders de fintech incluent de longs cycles de vente, des exigences réglementaires ardues, et des clauses d’exclusivité qui limitent la flexibilité et l’agilité nécessaires à l’innovation rapide.

Pour surmonter ces obstacles, une sensibilisation accrue aux avantages des partenariats est cruciale, soutient McKinsey.

3. Financement

Un meilleur accès au capital est nécessaire pour soutenir l’innovation et la croissance des fintechs. Cela inclut des financements plus conséquents pour les startups en phase initiale et intermédiaire, permettant de soutenir une diversité plus grande de projets innovants.

Le capital-risque canadien est présent, mais il n’atteint pas les niveaux observés dans des hubs technologiques plus établis comme la Silicon Valley. De 2017 à 2023, le financement des fintechs canadiennes a connu une croissance annuelle modeste de 1,8 %, bien loin des 18 % observés aux États-Unis. Cette différence s’explique en partie par l’attrait des marchés plus vastes et matures comme ceux des États-Unis ou du Royaume-Uni, qui attirent davantage les investisseurs internationaux grâce à leur écosystème développé et à leur vaste marché de consommateurs.

Par ailleurs, 60 % des dirigeants de fintechs canadiens rapportent des difficultés à obtenir un financement local. Ces difficultés peuvent être attribuées à plusieurs facteurs, dont le manque de pôles technologiques d’envergure internationale au Canada et une certaine prudence des investisseurs face aux innovations encore non éprouvées sur le marché local.

Le financement est inégalement réparti à travers les différentes phases de développement des entreprises. Entre 2018 et 2023, le financement des entreprises en phase de maturité a augmenté de 13 % par an, tandis que celui des entreprises en phase intermédiaire a diminué d’environ 23 %. Celui des entreprises en phase initiale a, pour sa part, stagné. Cette tendance suggère une réticence à investir dans les startups en raison de risques perçus plus élevés ou d’un manque de visibilité à long terme.

Au Québec, des organisations telles que Luge Capital, la Station Fintech et Fintech Cadence, notamment, soutiennent les fintechs en démarrage et au fil de leur développement.

4. Environnement réglementaire

Un assouplissement de la réglementation pourrait être envisagé, en particulier concernant les services bancaires ouverts (open banking) et les systèmes de paiement en temps réel, afin de faciliter une concurrence plus ouverte et une innovation plus rapide.

Le système réglementaire canadien manque toutefois de clarté pour les services bancaires ouverts, ce qui représente un obstacle majeur pour les fintechs qui souhaitent exploiter les données financières pour offrir des services personnalisés. Il devient difficile pour les innovateurs de naviguer dans ce cadre pour identifier et exploiter les opportunités de croissance.

Le Canada entend bien rattraper son retard dans le domaine. Un projet de loi est d’ailleurs attendu.

5. Talents

Le Canada bénéficie d’une population hautement éduquée et technophile. Néanmoins, il existe un déficit en termes de talents expérimentés dans le secteur fintech, surtout à des niveaux supérieurs de gestion. Cette lacune est ressentie particulièrement dans le recrutement de ceux qui ont l’expérience de l’évolution rapide des startups, une compétence essentielle pour naviguer dans les défis du marché fintech en pleine évolution. Investir dans la formation et attirer des talents internationaux pourraient être des mesures clés pour combler ce vide.

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La rédaction