Le rôle des CPA se transforme en profondeur

Par Sylvie Lemieux | 3 February 2026 | Last updated on 2 February 2026
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Groupe d'hommes d'affaires en réunion. Groupe d'entrepreneurs en réunion dans une salle de réunion. Équipe d'entreprise en réunion au bureau.
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Longtemps associée à la conformité, aux états financiers et aux déclarations fiscales, la profession de comptable professionnel agréé (CPA) vit une transformation de fond. Sous l’effet combiné de l’intelligence artificielle (IA), de la complexification des organisations et de la montée des enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), le rôle des CPA s’élargit. Il se déplace vers le conseil, le jugement professionnel et le leadership stratégique. Une évolution structurée, notamment, par la nouvelle grille de compétences CPA 2.0, récemment refondue par la profession.

« Cette transformation ne date pas d’hier, commente Geneviève Mottard, présidente et cheffe de la direction de l’Ordre des CPA du Québec. Elle s’est opérée graduellement, mais aujourd’hui, être CPA, c’est occuper un rôle central dans les décisions économiques, autant dans les entreprises que pour les familles. »

D’UN MÉTIER DE RÈGLES À UN RÔLE DE VISION

Historiquement, la profession s’est construite autour de la conformité : application des normes comptables, production d’états financiers, respect des règles fiscales. Ces fondements demeurent essentiels, mais ils ne suffisent plus à définir la valeur ajoutée des CPA. « Les organisations attendent désormais une vision à 360 degrés, explique Geneviève Mottard. Les CPA touchent à la finance, à la gouvernance, à la stratégie et interagissent avec toutes les fonctions de l’entreprise, du juridique au marketing. »

Cette évolution a conduit l’Ordre à revoir en profondeur les compétences exigées pour l’obtention du titre. La grille de compétences CPA 2.0, harmonisée à l’échelle canadienne et internationale, met davantage l’accent sur les compétences dites habilitantes : leadership, pensée critique, éthique, maîtrise des technologies et capacité à évoluer dans des systèmes complexes.

UNE FORMATION REPENSÉE POUR UN MONDE INSTABLE

Au cours des dernières années, cette refonte a amené les universités à revoir leurs programmes afin de mieux s’arrimer aux attentes actuelles de la profession. « Notre responsabilité comme ordre est de former une relève pertinente pour la société d’aujourd’hui, souligne Geneviève Mottard. L’objectif n’est pas de former des experts dans tous les domaines, mais des professionnels capables d’exercer un jugement éclairé et d’accompagner la prise de décision. »

Dans cette optique, la grille de compétences CPA 2.0 intègre des dimensions jusqu’ici moins centrales dans la formation, notamment l’intelligence artificielle, la gouvernance des données, la durabilité ainsi que les enjeux de diversité et d’inclusion. Ces éléments ne se substituent pas aux fondements de la comptabilité, mais viennent plutôt les élargir. « La comptabilité demeure le socle de la profession, mais elle devient aussi un levier pour créer de la valeur à long terme », précise-t-elle.

La nouvelle grille accorde par ailleurs une place explicite aux qualités et valeurs humaines, désormais considérées comme indissociables des compétences techniques. Le sens éthique, la capacité d’exercer un jugement critique, la curiosité intellectuelle, la résilience, l’ouverture au changement et l’aptitude à collaborer avec des experts d’autres disciplines font partie des attentes clairement formulées envers les futurs CPA.

Dans un environnement marqué par l’automatisation, l’incertitude et la multiplication des parties prenantes, la grille vise ainsi à former des professionnels capables de naviguer dans des situations complexes, où les décisions reposent autant sur l’analyse que sur l’éthique et la compréhension des impacts à long terme, explique Geneviève Mottard.

L’IA COMME CATALYSEUR, NON COMME MENACE

L’IA accélère cette mutation. Si certains craignent qu’elle remplace le travail des CPA, Geneviève Mottard nuance. « Les outils automatisent surtout des tâches répétitives. Ils libèrent du temps pour des activités à plus forte valeur ajoutée, comme l’analyse et le conseil. »

Conscient des défis pour les professionnels en exercice, l’Ordre mise fortement sur la formation continue : 120 heures obligatoires sur trois ans, dont plusieurs dizaines de formations consacrées aux nouvelles technologies. « Le changement peut susciter des résistances, surtout chez ceux qui pratiquent depuis longtemps, mais il est inévitable », reconnaît Geneviève Mottard.

CPA OU COMPTABLE : UNE DISTINCTION ENCORE FLOUE

Cette transformation du rôle s’accompagne d’un enjeu de protection du public. Le titre de « comptable » n’est pas réservé par la loi, contrairement à celui de CPA. « N’importe qui peut se présenter comme comptable, sans obligation de formation, de déontologie ou d’assurance responsabilité », rappelle-t-elle.

L’Ordre reçoit régulièrement des plaintes de citoyens qui croyaient faire affaire avec un CPA. « Lorsqu’il s’agit d’un non-membre, nos leviers d’intervention sont limités », explique-t-elle. D’où les démarches entreprises auprès du gouvernement pour que le titre de comptable soit désormais réservé. Selon des sondages cités par l’Ordre, près de 70 % de la population croit à tort que les comptables sont encadrés.

ESG : STRUCTURER L’INFORMATION DURABLE

Les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) illustrent bien le nouveau rôle des CPA. Face à la multiplication des cadres et référentiels, la profession a contribué à la création d’un cadre international harmonisé de normes de durabilité. « Il y avait une véritable confusion pour les entreprises, observe Geneviève Mottard. Notre apport a été de ramener rigueur, comparabilité et crédibilité. »

Même si l’adoption de ces normes demeure volontaire au Canada, l’Ordre poursuit ses efforts de formation et d’exemplarité. Il est devenu le premier ordre professionnel québécois à publier un rapport ESG distinct, incluant un bilan carbone.

UNE PROFESSION À REDÉCOUVRIR

Malgré cette modernisation, la profession fait face à une pénurie de main-d’œuvre. Le nombre de nouveaux CPA formés chaque année est passé d’environ 1 500 à près de 1 200. La profession souffre encore d’une image réductrice, admet Geneviève Mottard. « On associe trop souvent les CPA à la tenue de livres, alors que le cœur du métier est le jugement professionnel dans des situations complexes », souligne-t-elle.

Pour y remédier, l’Ordre multiplie les initiatives de sensibilisation, jusque dans les écoles secondaires. « Il faut montrer que le CPA est un acteur clé des transformations économiques et sociales », conclut-elle.

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Sylvie Lemieux


Sylvie Lemieux collabore à Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.