Les placements alternatifs gagnent du terrain

Par Sylvie Lemieux | 20 May 2025 | Last updated on 20 May 2025
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Mathieu Boisvert (gracieuseté Gestion d’actifs Bastion).

Dans un contexte de forte volatilité des marchés financiers, notamment après les turbulences d’avril 2025 causées par la guerre tarifaire lancée par Donald Trump, de nombreux investisseurs se tournent vers les placements alternatifs pour diversifier leur portefeuille. Selon Mathieu Boisvert, co-fondateur de Gestion d’actifs Bastion, une firme montréalaise spécialisée dans les stratégies alternatives, cette tendance devrait encore s’intensifier.

Le modèle traditionnel de répartition des actifs — l’approche dite 60-40, soit 60 % en actions et 40 % en obligations — est remis en question depuis plusieurs années, plus particulièrement depuis 2022. « Ce fut une année très difficile à la fois pour les actions et les obligations. Le portefeuille 60-40 a donc souffert, ce qui a incité plusieurs investisseurs à chercher des solutions de diversification », explique Mathieu Boisvert.

Ce basculement vers des stratégies alternatives — fonds de couverture, placements privés, dettes privées, immobilier —, historiquement réservées aux grands investisseurs institutionnels, touche désormais aussi les clients privés. « Les grandes banques et les courtiers en investissement cherchent à rendre ces produits plus accessibles à une clientèle plus large », observe-t-il.

UNE STRATÉGIE PORTEUSE
Fondée à Montréal en 2021 par des professionnels du secteur financier, dont Charles Haggar qui gère le portefeuille, Bastion a lancé le fonds BAM Actions Long Short en janvier 2022 avec un capital de départ de 100 millions de dollars (M$), fourni par « l’un des plus grands fonds de pension au pays ».

La stratégie du fonds repose sur l’investissement dans des actions américaines de petites et moyennes capitalisations, avec la possibilité de vendre à découvert (short selling) afin de tirer profit des phases baissières des marchés. Cette approche s’est révélée payante : « En 2022, alors que les indices boursiers américains reculaient de 18 à 20 %, notre fonds a dégagé un rendement positif de plus de 2 % », souligne Mathieu Boisvert.

Selon les données fournies par la firme, depuis son lancement, le fonds affiche une performance cumulative nette d’environ 31 %, contre -8 % pour l’indice Russell 2000, 22,7 % pour le S&P500 et 26 % pour le S&P/TSX. L’équipe, basée à Montréal, compte aujourd’hui une dizaine de professionnels, et les actifs sous gestion dépassent les 500 M$.

AVANTAGES ET CONTRAINTES DES STRATÉGIES ALTERNATIVES
Les bénéfices des placements alternatifs résident principalement dans leur capacité à diversifier le portefeuille et à protéger le capital. « Moins vous perdez le capital dans les périodes de volatilité, plus la composition du rendement travaille pour vous à long terme. C’est un vrai élément qui est en faveur de ce genre de placement », dit-il

Ces produits présentent néanmoins des contraintes importantes. Ils sont généralement réservés aux investisseurs qualifiés selon les normes de l’Autorité des marchés financiers. Les critères actuels sont basés sur les actifs financiers (1 000 000 $ et plus) ou le revenu annuel (200 000 $ individuel, 300 000 $ pour un ménage).

Le risque de liquidité constitue l’autre principale limitation. De nombreux fonds alternatifs investissent dans des actifs peu liquides (immobilier, entreprises non cotées, infrastructures), ce qui peut rendre difficile, voire impossible, le retrait rapide de son capital. Les rachats peuvent être limités à certaines périodes (mensuel, trimestriel), et l’absence de marché secondaire complique la revente des parts.

Mathieu Boisvert met aussi en garde contre des promesses de liquidités difficiles à tenir. « Tant que peu de gens retirent leur argent, ça va. Mais dès qu’un grand nombre d’investisseurs veut sortir, les liquidités peuvent disparaître. »

Les fonds alternatifs peuvent connaître des fluctuations de valeur plus importantes que les fonds traditionnels, notamment lorsqu’ils investissent dans des actifs volatils ou utilisent des stratégies dynamiques comme la vente à découvert ou l’effet de levier.

Par ailleurs, les stratégies employées par les fonds alternatifs sont souvent complexes (dérivés, ventes à découvert, arbitrage, effet de levier), ce qui peut rendre leur fonctionnement difficile à comprendre pour les investisseurs non avertis. « Ce n’est pas un produit qui s’adresse à tous. Ça demande une certaine éducation financière, ou de pouvoir compter sur un conseiller compétent », insiste Mathieu Boisvert.

UNE TENDANCE LOURDE, PAS UN EFFET DE MODE
Dans le contexte économique actuel — taux d’intérêt élevés, incertitudes géopolitiques, perspectives mitigées sur les marchés boursiers —, la demande pour les placements alternatifs ne cesse d’augmenter. « Oui, le téléphone sonne plus », confirme-t-il. Il s’attend à ce que cette tendance s’accentue, notamment si l’instabilité des marchés se poursuit. « On pense que le besoin de considérer des stratégies alternatives va continuer à croître. »

Peut-on alors imaginer un portefeuille composé majoritairement de placements alternatifs ? « Oui, c’est tout à fait réaliste. Selon mon expérience, la majorité des grandes fortunes détiennent des portefeuilles exclusivement composés d’actifs alternatifs. On parle principalement de dettes privées, de placements non cotés et fonds de couverture. Mais cela nécessite de bien structurer l’allocation d’actifs. »

La diversification par les stratégies alternatives n’est plus une option marginale, selon lui. « C’est devenu un véhicule essentiel pour naviguer dans des marchés incertains », conclut Mathieu Boisvert.

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Sylvie Lemieux


Sylvie Lemieux collabore à Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.