Traduire les enjeux ESG en valeur financière

Par Carole Le Hirez | 16 June 2026 | Last updated on 16 June 2026
5 min read
Une photo portrait d'Anne-Marie Monette
Gracieuseté

Les considérations environnementales et sociales sont souvent perçues comme des enjeux périphériques aux décisions d’affaires. Elles occupent cependant une place grandissante au sein des stratégies des entreprises et dans les analyses des investisseurs. Pour les acteurs des marchés financiers, le défi consiste à transformer ces préoccupations en données concrètes, capables d’éclairer les décisions d’investissement et de financement.

Arrivée à la banque il y a deux ans à la Banque Nationale à titre de directrice générale, Services-conseils et finances durables, Marché des capitaux, pour diriger une équipe de huit personnes, Anne-Marie Monette accompagne au quotidien les clients institutionnels et gouvernementaux dans leurs stratégies de durabilité ainsi que dans leurs besoins de financement.

« On parle souvent de finance durable, mais il ne faut pas oublier les deux mots. Notre rôle consiste à aider les organisations à traduire les enjeux environnementaux et sociaux en langage financier », résume celle qui a animé une table ronde sur la transition de la finance durable lors du 6e Sommet de la finance durable à Montréal.

Son intérêt pour les questions environnementales, sociétales et de gouvernance remonte à bien avant l’apparition des acronymes ESG dans le vocabulaire financier. Dès le secondaire, elle s’intéressait à l’économie et à la façon dont les ressources pouvaient être gérées efficacement au bénéfice de la collectivité.

Cette réflexion sur les externalités environnementales et sociales l’a conduite vers la finance, où elle a développé une carrière dans la gestion de portefeuille, la recherche et la vente institutionnelle, notamment à New York et au Canada.

Elle a débuté sa carrière en 1998 chez Goldman Sachs après avoir obtenu un baccalauréat en finance à HEC Montréal. Elle a par la suite occupé différentes fonctions, notamment chez JP Morgan Chase à New York et à la Caisse de dépôt et placement du Québec à titre de gestionnaire de portefeuille. Elle a également dirigé les ventes institutionnelles chez RBC Marché des capitaux à Montréal, a été vice-présidente en gestion privée chez Gestion de portefeuille Triasima et responsable des marchés privés chez PSP investissements.

Il y a une dizaine d’années, elle a choisi de se spécialiser en finance durable. Une décision qu’elle décrit comme un retour aux sources. « C’est une façon de remettre la finance au service de la collectivité », explique-t-elle.

Concrètement, le rôle de son équipe consiste à aider les entreprises à comprendre les attentes des investisseurs et à structurer leur discours autour des enjeux les plus pertinents. L’objectif n’est pas d’appliquer une recette universelle, dit-elle, car chaque organisation possède ses réalités, ses risques et ses occasions d’affaires. « Les organisations sont des entités vivantes », souligne-t-elle. « Il faut toujours tenir compte de leur contexte particulier. »

L’accompagnement vise plutôt à cerner les enjeux susceptibles d’avoir une incidence sur la valeur de l’entreprise et sur la perception des marchés financiers. Cette démarche passe par des échanges avec les investisseurs afin de comprendre quels facteurs considérer dans l’analyse. Le but est d’amener les entreprises à mieux arrimer leur stratégie de développement durable à leurs objectifs d’affaires et leurs besoins de financement.

Si le secteur des énergies renouvelables demeure important pour la finance durable, il dépasse le cadre des industries traditionnellement associées à la transition énergétique et ratisse large, touchant les technologies, les biens de consommation, les infrastructures résilientes, les services publics ainsi que le secteur minier, indique la directrice.

Les minéraux critiques, notamment, essentiels à de nombreuses technologies de décarbonation, occupent une place stratégique dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, signale-t-elle. Cette réalité illustre combien les enjeux de durabilité sont étroitement imbriqués à l’ensemble de l’économie. « En observant notre pratique, on constate que la finance durable touche tous les secteurs », affirme Anne-Marie Monette.

Elle observe que les femmes sont minoritaires en finance de marchés, mais particulièrement nombreuses en finance durable. Elle explique cette situation par une sensibilité accrue des femmes envers la diversité des parties prenantes et par leur approche plus globale des risques et des occasions.

Cette vision holistique consiste à élargir l’analyse au-delà des indicateurs financiers traditionnels afin d’intégrer des facteurs souvent plus difficiles à mesurer, comme la réputation, la qualité des chaînes d’approvisionnement ou encore la confiance des parties prenantes.

Au sein de l’organisme à but non lucratif Women Climate Finance, elle participe à un réseau informel de professionnelles qui favorise les échanges d’expérience, le mentorat et le développement des connaissances. Selon elle, ces espaces de dialogue permettent de faire progresser les pratiques et de renforcer la collaboration entre les différents acteurs du secteur. « Le point de départ, c’est toujours la discussion », dit-elle.

Bien avant que les critères ESG soient largement utilisés en finance, Anne-Marie Monette analysait déjà en tant que gestionnaire de portefeuille spécialisée dans le secteur de la santé, des enjeux comme la sécurité des produits, la qualité des chaînes d’approvisionnement et la valeur des actifs intangibles.

À ses yeux, la prise en compte de ces éléments ainsi que la diversité des points de vue permettent une meilleure gestion des risques et une identification plus efficace des occasions d’affaires dans un contexte marqué par l’incertitude et la volatilité. « Plus on intègre de perspectives différentes, plus on améliore la gestion des risques », dit-elle.

Parmi les concepts débattus durant le sommet de la finance durable, celui de la matérialité occupe une place centrale dans sa pratique quotidienne. La matérialité vise à déterminer quels enjeux ont réellement une incidence sur la performance d’une organisation. Certaines entreprises y voient une contrainte supplémentaire. L’intervenante y voit plutôt un outil pour établir un langage commun entre les entreprises, les investisseurs et les autres parties prenantes.

Selon elle, la matérialité permet de traduire les enjeux environnementaux et sociaux en considérations financières concrètes. Dans ce sens, elle aide les organisations à cibler les enjeux prioritaires pour leur secteur d’activité et à bâtir un discours cohérent à l’intention des investisseurs et des marchés.

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Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.