Un nouveau souffle pour l’ESG

Par Carole Le Hirez | 16 June 2026 | Last updated on 16 June 2026
4 min read
Tariq Fancy alternate text for this image
Tariq Fancy. Photo : gracieuseté.

Après plusieurs années de critiques et de recul, l’investissement durable pourrait entrer dans une phase plus mature et plus favorable aux investisseurs de long terme, estime Tariq Fancy, ancien responsable des investissements durables chez le géant américain de la gestion d’actifs BlackRock.

« Je pense que nous sommes dans un très bon endroit aujourd’hui pour l’investissement durable. C’est le meilleur moment pour commencer à construire une vision de 2030 à 2035 », a-t-il déclaré lors du 6e Sommet de la finance durable, qui se tenait en juin à Montréal.

Celui qui a occupé le premier poste de directeur des placements durables chez BlackRock pendant près d’un an, de 2018 à 2019, avant de retourner diriger l’OBNL qu’il avait fondé, s’est fait connaître ces dernières années pour ses critiques à l’égard de certaines promesses associées à l’investissement responsable. Selon lui, l’industrie financière a parfois surestimé sa capacité à résoudre les grands défis environnementaux, notamment la crise climatique.

LE GRAND MÉNAGE DE L’ESG

La phase de recul qu’a connue l’ESG (environnement, société, gouvernance) toucherait selon lui à sa fin. Après l’engouement observé au cours des années 2020, puis les critiques visant le greenwashing et les reculs observés dans certains marchés, le contexte actuel offrirait des occasions plus intéressantes aux investisseurs capables de se projeter sur un horizon de cinq à dix ans.

Pour Tariq Fancy, cette période joue un rôle utile. Elle permet de faire le tri, d’éliminer une partie du discours marketing qui a selon lui longtemps brouillé les messages du secteur et de jeter les bases de stratégies d’investissement qui reposent sur des fondements économiques solides.

« Ce que nous vivons aujourd’hui ressemble davantage au début d’une transition qu’à sa fin. Beaucoup de touristes (du secteur) sont partis. Beaucoup du battage médiatique a disparu. Et les meilleures occasions se présentent souvent lorsque les touristes ont quitté le marché », a-t-il affirmé.

POIDS DE LA RÉGLEMENTATION

La situation de l’ESG n’est pas sans rappeler l’éclatement de la bulle Internet au début des années 2000, estime Tariq Fancy. La disparition de nombreuses entreprises surévaluées a permis aux acteurs les plus solides de se développer sur des bases plus saines.

Il y voit un phénomène comparable dans certains secteurs liés à la transition énergétique. Plusieurs entreprises y ont bénéficié d’un afflux important d’investissements au cours des dernières années. Le repli actuel du marché rétablirait l’équilibre entre les attentes des investisseurs et les perspectives de croissance, mentionne-t-il.

Il se montre moins optimiste quant à la capacité des marchés financiers à régler à eux seuls les enjeux climatiques. Les marchés peuvent contribuer à atténuer certains enjeux, mais ne peuvent se substituer aux interventions publiques, comme la réglementation ou les plafonds imposés aux émissions de gaz à effet de serre. Or, ces mesures sont souvent difficiles à mettre en place sur les plans politique et économique, ce qui pousse parfois les décideurs à se tourner vers des solutions moins contraignantes.

LA FIN DES PROMESSES

« Certaines promesses faites au sujet de l’investissement durable étaient tellement déconnectées de la réalité qu’elles donnaient une couverture aux décideurs pour ne rien faire. Le danger, c’est de donner l’impression que les marchés règlent déjà le problème, alors que les véritables solutions tardent à être mises en place », dit-il.

Selon lui, une confusion s’est installée entre la gestion du risque climatique dans un portefeuille et la réduction du risque climatique dans l’économie réelle. Réduire l’exposition aux risques climatiques dans un portefeuille ne signifie pas que l’on diminue ces risques à l’échelle planétaire. Il s’agit souvent d’une simple réallocation du risque, signale-t-il.

Conséquence : certaines stratégies d’investissement durable ont surtout engendré un désinvestissement dans les secteurs à fortes émissions, sans entraîner de changements concrets dans l’économie réelle. Tariq Fancy compare cette logique à celle d’une personne qui réduit sa consommation de viande pour diminuer son empreinte carbone. L’impact du geste demeure limité s’il n’est pas reproduit à grande échelle.

Ces constats ne diminuent pas les avancées des dernières années. L’essor de l’investissement durable a contribué à développer des outils de mesure plus précis, des cadres d’analyse plus rigoureux et des normes de divulgation permettant de mieux évaluer les entreprises. Les investisseurs disposent désormais de davantage de données pour comparer les sociétés, analyser les enjeux de matérialité et intégrer les facteurs ESG à leurs décisions.

« Nous avons aujourd’hui de meilleurs outils, de meilleures données et une meilleure compréhension de ce qui fonctionne réellement », a-t-il souligné. Pour lui, cette évolution constitue l’un des principaux héritages de la vague ESG des dernières années.

Abonnez-vous à nos infolettres

Carole Le Hirez

Carole Le Hirez est journaliste pour Finance et Investissement et Conseiller.ca. Auparavant, elle a notamment écrit pour Les Affaires.