Investir dans la nouvelle ère économique : l’impératif des capitaux de long terme

Par Leïla Jolin-Dahel | 18 June 2026 | Last updated on 17 June 2026
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Conférence de Montréal.

Une nouvelle ère s’annonce avec l’intelligence artificielle (IA), la transition énergétique, le réarmement stratégique et le retour des politiques industrielles. Au cours de la prochaine décennie, des capitaux colossaux seront requis pour soutenir la compétitivité nationale et la résilience avec une vision à long terme.

Cette question cruciale de la mobilisation des capitaux a d’ailleurs été au cœur des échanges lors de la 32e édition de la Conférence de Montréal, le 8 juin dernier. Pour réussir, acteurs institutionnels, secteurs privés, gouvernements et fonds de capital-investissement doivent impérativement unir leurs forces afin de propulser les investissements de demain, notamment dans le déploiement de grandes infrastructures.

UNE NOUVELLE RÉVOLUTION AVEC L’IA

D’ici 2030, plus de 5000 milliards de dollars seront nécessaires pour l’expansion des centres de données en IA, selon un rapport publié par la firme McKinsey en avril 2025. À cela s’ajoutent 1500 milliards de dollars (G$) pour alimenter les applications informatiques au sens plus large.

Pour le PDG de Fiera Capital, Maxime Ménard, l’IA n’est rien de moins qu’une « nouvelle révolution industrielle là pour durer, et qui représente un potentiel phénoménal. » « L’appétit est manifeste sur les marchés publics. Toutes les introductions en Bourse à venir vont bouleverser les valorisations actuelles de certaines entreprises, prédit-il. Or, il reste à voir quelle sera l’ampleur de cette création de valeur. »

Les acteurs purs de l’IA ne constituent pas le seul axe d’investissement chez Fiera Capital, qui désire soutenir toute l’infrastructure, incluant ceux insérés plus loin dans la chaîne d’approvisionnement. « Nous recherchons des entreprises de taille moyenne œuvrant dans le refroidissement, les centres de données ou les réseaux électriques », énumère-t-il.

De son côté, Maurizio Tamagnini, fondateur et PDG du FSI, anticipe des changements majeurs dans les technologies numériques et l’industrie pharmaceutique, insufflant à ces domaines une viabilité et une croissance sur le long terme. « L’hybridation de ces concepts constitue une approche résolument tournée vers l’avenir », souligne celui à la tête du plus important fonds d’investissement en capital-développement d’Europe à être dédié à un seul pays, l’Italie. Environ 75 % des actifs de FSI sont par ailleurs concentrés dans la transformation numérique des secteurs fintech et pharmaceutique, évalue-t-il.

Afin de se mettre à l’avant-plan des innovations en IA, Maurizio Tamagnini plaide pour davantage de collaborations entre les États dans les grands chantiers d’infrastructures. « À l’instar du Laboratoire européen pour la physique des particules (CERN), auquel participent plusieurs nations, créer une initiative similaire pour l’IA serait une piste à explorer », fait-il valoir. Il est indispensable de s’unir et de former des consortiums autour de ces projets clés pour rester compétitifs, en ne se contentant pas d’acquérir et d’exploiter les infrastructures. »

LE CAPITAL-INVESTISSEMENT EUROPÉEN ENCORE SOUS-EXPLOITÉ

À l’heure où l’incertitude économique entraîne des rapprochements entre le Canada et l’Europe, Maurizio Tamagnini estime que les Vieux-Pays présentent des occasions et un potentiel de croissance par le biais du capital-développement.

Mais le principal frein est avant tout structurel, notamment avec un manque d’offre de capital-investissement. « Et en Europe, il y a une très forte réticence à l’ouverture du capital des entreprises familiales », dit-il. Et pour cause, selon la Commission européenne, environ 60 % d’entre elles restent détenues par les familles fondatrices.

Or, un vent de changement souffle sur l’Europe, analyse Maurizio Tamagnini. Il vise à combler cet écart entre les deux continents en bonifiant la proposition en matière de capital-investissement, dont l’accès constitue un « puissant outil de compétitivité et de proactivité ». « Nous observons des opportunités structurelles à long terme en établissant un pont de productivité entre de mêmes secteurs d’activités en Amérique du Nord et en Europe, entrevoit-il. Mais il faut augmenter leur taille, les revitaliser avec l’intégration de la culture numérique et travailler sur leurs réticences à lever des capitaux. »

Selon lui, il existe un juste milieu où les entrepreneurs industriels et les professionnels de la finance peuvent collaborer et favoriser une croissance partagée. « Nous œuvrons à développer une telle offre à la fois pour les entreprises plus matures, mais également pour les start-ups. Un modèle qui sera extrêmement fructueux pour nos investisseurs, tout en permettant à des entreprises à propriétés familiales d’adopter progressivement une approche plus moderne vis-à-vis des marchés. Cela amènera une croissance durable, essentielle à leur succès, mais aussi à leur survie à long terme. »

S’INSPIRER DU CANADA CONTRE L’EXODE DES CERVEAUX

La fermeture de l’Europe inc. à d’autres sources de capitaux entraîne des conséquences sur la rétention de l’expertise. Selon un rapport de Zabala Innovation, près de 30 % des licornes européennes, spécialement celles en technologies numériques, en IA et en biotechnologies, ont déménagé leur siège social de l’Europe vers les États-Unis entre 2008 et 2021.

« Nous souhaitons leur présence sur ces marchés prometteurs, dit Maurizio Tamagnini. Mais, en même temps, nous voulons qu’elles puissent, si elles le désirent, rester là où elles ont leurs racines. »  Ainsi, pour freiner cet exode des cerveaux et des capitaux, il trouve son inspiration en sol canadien, où des villes telles que Toronto deviennent des pôles d’attraction pour des start-ups américaines comme Sierra, Harvey, Decagon, Lyft et plusieurs autres. Et ce, en combinant des incitatifs fiscaux et un accès à une expertise universitaire qualifiée.

LES RESSOURCES CANADIENNES COMME LEVIER

Avec son potentiel énergétique, ses minéraux et ses infrastructures, le Canada s’impose comme un « levier essentiel à la croissance » au cours des prochaines années, souligne Maxime Ménard.

Pour stimuler l’engagement des investisseurs institutionnels, Maxime Ménard estime crucial de voir le gouvernement être le premier à prendre le risque. « À partir de là, nous sommes en mesure de constituer des fonds et de développer les compétences requises pour investir dans ces projets, soutient-il. Le Canada est riche en ressources naturelles. Nous devons prendre conscience de leur importance pour notre économie. Et, du point de vue des investissements publics, c’est assurément une formidable occasion de bâtir les infrastructures nécessaires. »

Mais pour tirer le meilleur de ce que le pays peut offrir, Fiera Capital exclut les approches spéculatives axées sur la volatilité des commodités. « La subtilité essentielle se trouve dans le fait que nous ne voulons pas surenchérir sur notre capacité à mener l’exploration, ni à parier sur elle en réalisant des entrées et sorties rapides. Nous cherchons plutôt à injecter dans des capitaux à long terme pour réussir cette exploration sur le long terme », dit-il. Le PDG privilégie ainsi une approche axée sur la prévisibilité des flux de trésorerie, la solidité des bilans financiers et les investissements s’inscrivant dans le temps.

Actuellement, Maxime Ménard observe un décalage entre le couple rendement-risque et le coût du capital entre les marchés privés et publics. « À court terme, il y a une surévaluation du marché, dit-il. On ignore combien de temps la situation va durer. Dieu seul sait si la valeur réelle de certaines entreprises est celle qu’elles prétendent avoir. Ça amène une certaine complexité. » Ainsi, Fiera Capital adopte une approche défensive pour protéger ses avoirs.

Une posture prudente, où, malgré tous les bouleversements et les perspectives de croissance, il faut d’abord et avant tout préserver son capital.

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Leïla Jolin-Dahel

Journaliste indépendante depuis 2020, Leïla Jolin-Dahel a travaillé durant huit ans pour une institution financière montréalaise. En plus d’écrire pour Conseiller.ca, elle collabore régulièrement avec plusieurs médias, dont Le Devoir et Les Affaires