Le crédit privé rappelle ses limites de liquidité

Par Alisha Hiyate | 2 June 2026 | Last updated on 1 June 2026
7 min read
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Depuis le début de 2025, au moins cinq grands gestionnaires de crédit privé ont limité les retraits des investisseurs dans certains fonds semi-liquides. Les décisions prises par des sociétés comme Apollo Global Management, Blackstone, Blue Owl Capital, BlackRock et Morgan Stanley mettent en lumière les tensions de liquidité intégrées à cette catégorie d’actifs en pleine croissance.

Selon plusieurs conseillers, ces annonces offrent une occasion d’éduquer les clients sur les placements alternatifs et sur leurs besoins de liquidité.

Zachary Schenk, gestionnaire de portefeuille associé chez Bowes Wealth Management à Toronto, affilié à Raymond James, affirme avoir reçu des questions de nouveaux clients concernant la limite maximale de 10 % accordée aux placements alternatifs dans les politiques de placement de son équipe.

Cette question a mené à une discussion utile sur la façon dont son équipe utilise les placements alternatifs et sur le fait que tous les placements alternatifs ne se ressemblent pas.

« J’ai ressorti quelques présentations montrant que les placements alternatifs peuvent représenter une histoire positive, puisque la plupart des gens n’entendent désormais parler que des aspects négatifs », rapporte-t-il.

Son équipe a également accueilli de nouveaux clients dont les portefeuilles étaient beaucoup trop exposés aux placements alternatifs. L’un d’eux détenait une allocation de 40 % aux actifs alternatifs, dont la moitié en crédit privé.

« Trois de leurs fonds sont soumis à des restrictions de rachat, partage Zachary Schenk, y compris leurs deux fonds de crédit privé ». Malgré un marché généralement favorable, le portefeuille affichait de faibles rendements.

« Le client ne comprenait pas pleinement ce qu’il détenait ni les restrictions de liquidité associées à ces placements », précise Zachary Schenk, soulignant qu’un fonds de capital de risque imposait même une pénalité de rachat de 10 % pendant toute la durée du fonds.

« La première étape consiste à éduquer le client, à lui faire comprendre ce qui est liquide ou non, où se trouvent les restrictions de rachat et comment ces placements correspondent — ou non — à ses objectifs et à ses besoins de trésorerie », recommande-t-il.

« Ensuite, notre approche consiste à réduire le risque progressivement. Cela signifie qu’on n’ajoute plus de placements illiquides, qu’on utilise les liquidités disponibles pour rééquilibrer le portefeuille et qu’on travaille graduellement vers une répartition plus appropriée au fur et à mesure que des possibilités de rachat se présentent. »

Selon lui, une surexposition aux actifs illiquides ne peut pas être corrigée du jour au lendemain.

« Ce qu’on peut faire, c’est mettre en place un plan afin d’améliorer la liquidité, réduire la concentration et mieux aligner le portefeuille avec les besoins du client. »

BIEN CONNAÎTRE LES PRODUITS

Pour Adam Bighill, conseiller chez Pejovic Bighill Private Wealth à Winnipeg, affilié à Wellington-Altus, les annonces de restrictions de rachats rappellent l’importance pour les conseillers de bien connaître les produits qu’ils recommandent.

« Je pense qu’il s’agit d’un signal d’alarme pour tous les conseillers exposés au crédit privé », affirme Adam Bighill.

Selon lui, l’élargissement de l’accès des investisseurs de détail au crédit privé entraînera davantage de situations où les investisseurs tenteront tous « de sortir en même temps ».

Les problèmes observés découlent généralement « d’un décalage entre les attentes et la réalité, d’une taille de position excessive et d’une promesse irréaliste difficile à respecter ».

Historiquement, le crédit privé a souvent été présenté comme offrant des rendements comparables aux actions avec une volatilité semblable à celle des obligations.

« Cela ne correspond pas à la véritable structure du crédit privé », observe Adam Bighill.

Po Leung, conseillère chez Designed Securities à Toronto, affirme pour sa part ne pas investir dans le crédit privé parce qu’elle n’est pas à l’aise avec ses contraintes de liquidité. Elle reconnaît toutefois que ces produits étaient particulièrement attrayants il y a quelques années lorsque les investisseurs cherchaient désespérément du rendement.

« Les rendements étaient tellement élevés par rapport à ce qu’on pouvait obtenir ailleurs, surtout dans le contexte de faibles taux d’intérêt il y a cinq ans », se souvient-elle.

« On pouvait obtenir des rendements de 8 %, 8,5 %, 9 % […] puis on ajoutait de l’effet de levier […] et cela semblait offrir un rendement de 12 %. Mais il faut comprendre qu’avec l’effet de levier vient aussi un certain niveau de risque. »

Selon Zachary Schenk, certains nouveaux produits rachètent aujourd’hui des prêts au rabais sur le marché secondaire. Si les investisseurs font confiance à la capacité du gestionnaire d’évaluer ces occasions et que les frais sont raisonnables, ces produits peuvent être attrayants.

Il croit également que davantage de produits offriront désormais une « portion liquide » en réservant une partie des actifs du fonds à des placements cotés en Bourse.

« Je pense qu’on va voir cela de plus en plus souvent, déclare-t-il. Cela a du sens pour les produits destinés aux investisseurs de détail. »

L’IMPORTANCE DE LA DILIGENCE RAISONNABLE

Comparativement aux fonds des marchés publics, les fonds de crédit privé offrent moins de transparence concernant les clauses des prêts et les risques de concentration, avertit Po Leung.

Les conseillers doivent donc poser les bonnes questions et bien comprendre les risques.

« Si vous ne regardez pas sous le capot, vous pourriez ne pas savoir quelles questions poser », souligne-t-elle.

Elle reconnaît toutefois qu’il existe une place pour les prêts de marché intermédiaire gérés par des équipes expérimentées.

« Ce sont parmi les personnes les plus compétentes que vous pouvez trouver, chez Blue Owl, Blackstone Group ou KKR », assure-t-elle.

Le problème, selon elle, est que ces produits sont maintenant vendus à des investisseurs de détail habitués à la transparence des marchés publics.

« Dans les marchés publics, ce qu’on voit est ce qu’on obtient, alors que dans les marchés privés, ce qu’on voit est essentiellement ce qu’on nous dit qu’on obtient. »

Avant d’investir, Po Leung affirme qu’elle s’assurerait notamment d’interroger les gestionnaires sur les taux de défaut, la proportion de prêts « payment-in-kind », où les entreprises reportent les paiements en espèces, et les restrictions de liquidité.

Pour Zachary Schenk, le flux de transactions constitue un élément essentiel dans l’évaluation des gestionnaires.

Des sociétés comme Carlyle et Apollo sont des « géants du privé » qui bénéficient d’un flux constant d’occasions d’investissement, ce qui n’est pas toujours le cas des plus petits gestionnaires canadiens, explique-t-il.

Son équipe demande également les rapports d’audit, les états financiers et, surtout, la politique d’évaluation du fonds.

Il rappelle qu’en 2022 et 2023, certains fonds immobiliers privés affichaient des rendements de 15 % alors que les placements immobiliers cotés perdaient environ 30 %.

Selon lui, les investisseurs devraient privilégier les fonds dont les évaluations sont effectuées plus fréquemment et par des tiers indépendants.

Les conseillers doivent aussi analyser les frais, les périodes de blocage et l’historique des restructurations du portefeuille, ainsi que le recours à l’effet de levier pour financer les rachats, un signe potentiel qu’un fonds pourrait éventuellement limiter les retraits.

« L’utilisation d’un levier excessif […] finit par nuire aux autres porteurs de parts, puisque les investisseurs restants doivent assumer cette dette », rappelle Zachary Schenk.

Po Leung souligne également qu’il faut avoir confiance dans les gestionnaires.

« J’essaie vraiment de rencontrer les gestionnaires de crédit privé afin de comprendre ce qu’ils font. Le délai avant d’investir est plus long parce que je dois être à l’aise lorsque je rencontre les gestionnaires de portefeuille et les équipes de commercialisation », indique-t-elle.

« Il y a certains gestionnaires privés que j’aime bien, y compris certains au Canada. Mais en ce moment, c’est inquiétant parce qu’il existe un risque de contagion. »

Adam Bighill affirme même que son équipe contacte d’autres conseillers et investisseurs ayant déjà travaillé avec les fonds afin d’obtenir leur opinion sur les gestionnaires.

ÉVALUER L’ADÉQUATION AVEC LE CLIENT

Les besoins de liquidité du client demeurent l’élément central pour déterminer si le crédit privé convient à son profil.

« Le taux de retrait est l’élément principal que nous examinons », explique Adam Bighill. Selon lui, un client dont le taux de retrait dépasse 2 % pourrait ne pas être bien adapté à ce type de placement.

En matière de répartition, Zachary Schenk affirme qu’il ne dépasserait pas 5 % en crédit privé, tandis qu’Adam Bighill estime qu’une allocation de 2 % est plus appropriée.

Selon lui, cela permet de bénéficier de l’exposition sans que le client soit trop vulnérable aux risques liés à cette catégorie d’actifs.

« Il existe un seuil minimal d’actifs à partir duquel nous intégrons des options de crédit privé dans les modèles pour les clients. En général, il faut des comptes d’environ 500 000 $ ou plus avant de commencer à se demander si une portion de crédit privé est appropriée », affirme Adam Bighill.

Même lorsqu’un fonds prévoit des mécanismes de liquidité, les conseillers et les clients doivent comprendre que cela ne signifie pas nécessairement que des liquidités seront disponibles au moment où ils souhaiteront effectuer un retrait, ajoute-t-il.

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Alisha Hiyate

Alisha Hiyate est rédactrice en chef d’Investment Executive et d’Advisor.ca. Elle a 19 ans d’expérience dans le journalisme et couvre l’industrie minière et les marchés. Envoyez-lui un courriel à l’adresse alisha.h@newcom.ca.